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Olivier Babeau : « Les cadres qui se croyaient protégés deviennent les premières victimes de l’IA »

Dans son livre "Ne faites plus d'études. Apprendre autrement à l'ère de l'IA" (Editions Buchet-Chastel), Olivier Babeau et son co-auteur, Laurent Alexandre, dresse un état des lieux des opportunités et des menaces que pourrait représenter l'intelligence artificielle dans la sphère professionnelle.

Dans votre livre, vous écrivez : « Le déclassement de l’intelligence humaine est un séisme pour l’économie ». C’est-à-dire ?

Olivier Babeau (OB) – Pour la première fois, l’avantage comparatif fondé sur la maîtrise du savoir abstrait vacille. Depuis deux siècles, la montée en qualification garantissait salaires, statut social et protection. Or, les IA génératives exécutent désormais des tâches cognitives complexes à coût marginal quasi nul. Le risque principal est une dévalorisation massive des diplômes intermédiaires et supérieurs ainsi qu’une polarisation accrue des actifs. Nous pourrions retrouver une élite qui conçoit et pilote les systèmes d’un côté et une majorité concurrencée par ces outils sur ses compétences de l’autre. S’ajoutent à cela des effets macroéconomiques, tels qu’une accélération des rendements d’échelle, une concentration du capital autour des plateformes, ou encore une pression à la baisse sur les rémunérations qualifiées.

Quels seront les premiers secteurs/métiers impactés ?

OB – Les premiers secteurs touchés sont ceux où la production repose sur du traitement d’information standardisable : droit (rédaction d’actes), conseil, audit, marketing et communication, traduction, journalisme, programmation, ou encore support client. L’IA excelle, en effet, dans l’analyse de corpus, la synthèse et la génération de contenus. Les métiers de back-office, d’expertise intermédiaire ou de production intellectuelle répétitive sont en première ligne. À l’inverse, les activités fortement relationnelles, manuelles complexes ou impliquant une responsabilité juridique et morale immédiate résistent davantage, même si elles seront, elles aussi, augmentées dans les prochaines années. Parmi les autres métiers préservés : ceux du spectacle vivant. Les artistes générés par IA ont envahi nos écrans, mais jamais un avatar ne remplacera la présence physique d’un acteur sur scène, la voix éraillée d’un chanteur en concert, le trac d’un humoriste, la sueur d’un danseur. Ce n’est pas l’originalité du contenu qui compte, c’est l’énergie de la transmission. A l’ère de la reproductibilité, le réel et l’unique deviennent des luxes.

Et les cadres alors, quelles sont leurs perspectives ?

OB – Ce sont précisément les cadres qui se croyaient les mieux protégés qui deviennent les premières victimes de cette disruption technologique et cognitive. Pendant des décennies, on a répété que les études supérieures étaient le meilleur rempart contre le chômage, que les cols blancs seraient toujours à l’abri tandis que les ouvriers, eux, seraient remplacés par les robots. Or, c’est l’inverse qui se produit ! L’IA s’attaque d’abord aux tâches intellectuelles, c’est-à-dire celles qu’accomplissent quantité de jeunes diplômés derrière un écran jusqu’à présent. Ce qui était hier une carrière enviable, comme manager ingénieur logiciel ou analyste financier, devient aujourd’hui une cible privilégiée par l’automatisation.

A l’inverse, quelles opportunités majeures identifiez-vous ?

OB – Les opportunités sont tout aussi considérables ! L’IA abaisse les barrières d’exigences à l’entrée du monde du travail : un individu qui sait manier cet outil peut, en effet, produire, analyser et concevoir à une échelle jadis réservée aux grandes organisations. Elle accroît la productivité, libère du temps pour l’innovation et permet l’hyperpersonnalisation des services. De nouveaux métiers émergent déjà dans la vérification et la prise de décision. L’avantage se déplace vers ceux qui savent poser les bonnes questions, articuler une vision et orchestrer des ressources technologiques au sein d’une entreprise.

Quelles pourraient être les conséquences sur le management ?

OB – Le management devra passer d’un pilotage par la détention d’expertise à un pilotage par la capacité d’intégration. Si chacun dispose d’outils puissants, l’autorité hiérarchique fondée sur le monopole du savoir s’érode. Le rôle du manager deviendra stratégique : définir le cap, arbitrer, garantir l’éthique, coordonner des équipes hybrides (humains-IA). L’évaluation portera moins sur la maîtrise technique que sur la création de valeur, la fiabilité des décisions et la capacité à transformer des algorithmes en choix responsables. Le middle management, rouage intermédiaire censé huiler la hiérarchie, pourrait voir sa fonction réduite à une interface entre l’IA et la direction. Or, une interface trop coûteuse disparaît…

Vous écrivez aussi : « Nous n’avons pas perdu l’intelligence, nous avons perdu notre exclusivité ». Quelles qualités/compétences continuent de rivaliser avec l’IA ?

OB – Aujourd’hui, l’IA calcule, combine et prédit. Cependant, elle ne désire pas, n’assume pas et ne porte pas de responsabilité. Aussi, des qualités restent décisives comme le jugement, la créativité, l’intuition nourrie d’expérience, l’empathie, la capacité à coopérer, à convaincre, à incarner une vision, etc. L’intelligence morale et politique, la prise de risque, l’invention de finalités demeurent humaines. La valeur se déplace donc du savoir accumulé vers la capacité à l’orienter vers un objectif/une vision à atteindre.

A quoi pourrait ressembler le monde du travail à l’ère de l’IA ?

OB – Le monde du travail sera plus fluide, plus entrepreneurial, plus fragmenté. Beaucoup exerceront plusieurs activités, appuyées sur des outils d’IA. Les organisations seront plus légères, les carrières moins linéaires. La nature du travail changera aussi : moins d’exécution cognitive standard au profit de davantage de supervision, de relation, de conception et d’arbitrage. La fin totale du travail relève, toutefois, du mythe : les besoins humains sont infinis et la technologie crée autant qu’elle détruit. Les entreprises deviendront des organisations hybrides où des centaines de cerveaux biologiques dialogueront avec des millions d’instances artificielles. Les notions de hiérarchie, de poste, de carrière perdront leur sens. Les entreprises deviendront des écosystèmes alliant agents logiciels, robots physiques et humains résiduels.

Et le leadership de demain, que deviendra-t-il ?

OB – En 2030, si on ne change pas de leadership, le CEO traditionnel sera un eunuque cognitif. Autrement dit, un dirigeant privé d’intelligence propre, dépendant de modèles exogènes pour penser, décider, recruter et analyser. Il conservera les apparences du pouvoir, mais sans la substance. Diriger une entreprise sans maîtriser l’intelligence qui la fait tourner, c’est régner sans spectre. L’autorité deviendra une interface. En 2030, l’intelligence ne sera plus une qualité biologique. Ce ne sera plus une compétence acquise, ni un capital humain. Ce sera une infrastructure. Un actif. Et elle ne sera plus humaine…

Enfin, si faire des études devient inutile, que faire concrètement pour garder un coup d’avance dès à présent ?

OB – Si le diplôme n’est plus un bouclier suffisant, il faut investir ailleurs : apprendre à utiliser l’IA plutôt que de la subir, développer des compétences rares et combinatoires et encore cultiver une expertise sectorielle ancrée dans le réel. Multiplier les expériences concrètes, créer des projets, entreprendre, se former en continu. Pour un jeune, l’avantage compétitif tient à la vitesse d’adaptation, à la curiosité technologique et à la capacité à relier savoirs techniques, compréhension humaine et sens stratégique.

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