Dans un monde ultraconnecté où les réseaux sociaux deviennent difficiles à réguler, où les informations et les opinions s’entremêlent et où des données erronées prolifèrent, les actifs français attendent un cadre de travail structuré et des repères fiables. C’est pourquoi, dans l’ouvrage « L’économie sans intox » (Editions Eyrolles), seize économistes, sous la houlette de Françoise Benhamou, tous membres du Cercle des économistes, se sont appuyés sur des travaux académiques afin d’exposer des éléments factuels, des données et des analyses et ainsi rétablir la vérité. De quoi prendre objectivement du recul sur des débats économiques – actuels, récurrents et parfois clivants – qui traversent les entreprises en France.
1. L’économie mondiale fracturée, vraiment ?
D’après Christian de Boissieu, professeur émérite à Panthéon-Assas, la mondialisation se traduit par une interdépendance croissante entre économies. Si chaque pays bénéficie de la croissance de ses voisins, il pâtit aussi de ses difficultés. Depuis la crise du Covid-19, on observe une rupture dans les chaînes d’approvisionnement (moins d’importations et d’exportations de biens et services) et une volonté plus forte des Etats à retrouver leur souveraineté dans certaines filières stratégiques. Ce qui a entraîné un mouvement de réindustrialisation et de relocalisation des activités. Conséquence ? L’Europe enregistre une perte de vitesse en matière d’investissement, d’innovation, de productivité et de croissance (notamment vis-à-vis des Etats-Unis et de la Chine). Un constat confirmé dans le rapport Letta en 2024 et dans le rapport Draghi en 2025. Aujourd’hui encore, les chaînes de valeur n’ont pas retrouvé le niveau d’intensité qu’elles atteignaient sur le plan international avant la pandémie. Cependant, même si le contexte géopolitique et économique actuel est hautement incertain, la situation n’est pas comparable à la crise des années 1930. Mieux vaut parler de « tentations protectionnistes », plutôt que de « protectionnisme généralisé ». Nous sommes davantage dans une phase de « digestion » des changements structurels intervenus ces dernières années, plutôt que dans un franc recul de l’économie mondiale.
2. Plus productifs grâce à l’IA, vraiment ?
Les nouvelles technologies, justement, sont un rempart à cette apparente démondialisation, car elles échappent par nature aux frontières physiques. Celles-ci se multiplient et sont de plus en plus performantes – avec notamment l’essor aussi récent que fulgurant de l’intelligence artificielle. D’après Patrick Artus, conseiller économique d’Ossiam, il est devenu banal d’affirmer que l’intelligence artificielle va permettre aux salariés d’être plus productifs (et donc de générer une croissance à court-terme pour les entreprises). Si cette promesse a dopé les entrées de capitaux aux Etats-Unis (au point d’atteindre 6 % du PIB du pays en moyenne depuis 2021), des études relativisent les effets favorables de ce nouvel outil digital. L’économiste Daron Acemoglu démontre notamment que la productivité du travail devrait augmenter de 27 %. Cependant, les secteurs où l’IA va faire augmenter la productivité ne pèsent pas lourd dans l’économie globale (4,6 % de l’ensemble des tâches). Seulement +0,06 % de croissance est attendue par an dans les dix prochaines années. Il faudrait que l’IA génère 600 milliards de dollars de revenu annuel dans le monde pour être rentable. Or, elle n’en a généré « que » 241 milliards en 2023.
3. On ne travaille pas assez en France, vraiment ?
Certains affirment que les Français travaillent moins que leurs voisins européens en raison des 35 heures de travail par semaine et d’une prétendue culture du loisir (nombre de jours de congés/fériés supposés excessifs). Pourtant, une analyse approfondie des statistiques révèle une réalité plus complexe, d’après Stéphane Carcillo, professeur associé au département d’économie de Sciences Po. Si la France affiche l’un des niveaux les plus faibles d’heures hebdomadaires travaillées par habitant dans les pays développés, cela ne provient pas principalement de la durée individuelle du travail. En moyenne, les actifs français ont travaillé 664 heures par an en 2023, soit 38,7 heures par semaine cette année-là, contre 770 heures pour leurs homologues européens (+16 % seulement), d’après l’OCDE. Cela représente environ 70 heures de moins qu’un Allemand, 100 heures de moins qu’un Britannique et 180 heures de moins qu’un Américain. Dans les faits, la durée hebdomadaire effective du travail des personnes à temps plein en France dépasse largement la durée légale de 35 heures. Cela provient d’un recours fréquent aux heures supplémentaires. En cela, le temps de travail des Français n’est pas très éloigné de la moyenne européenne (39,4 heures).
En réalité, le mythe autour d’une pseudo-paresse à la française provient davantage d’un taux d’emploi globalement insuffisant. Si le taux d’emploi a atteint un point historiquement haut fin 2024 (69 % des personnes en âge de travailler étaient en emploi, selon l’INSEE), cette statistique reste en deçà de nombreux pays européens. Elle s’établit à 71 % à l’échelle européenne, 72 % aux Etats-Unis et 77,4 % en Allemagne. Le différentiel avec nos voisins allemands représente environ 3,4 millions d’emplois.
4. Un désamour des Français pour le travail, vraiment ?
D’après Olivier Pastré, professeur émérite d’économie à l’Université Paris-VIII, l’idée la plus répandue est que la crise du travail s’intensifie au fil des années – en raison d’une incompatibilité croissante entre les aspirations des salariés et la réalité du travail. Si ce phénomène économique est difficile à cerner, il est possible de le définir à travers trois indicateurs : la grève, l’absentéisme et le turnover. De 2017 à 2022 (derniers chiffres en date) : le nombre de jours de grève est passé de 1,7 million à 2,4 millions. Soit une augmentation de 40 % en 5 ans. Ces données s’établissent avec une surreprésentation des agents de l’Etat : 22 % de journées de travail perdues pour ces actifs. Mais, dans l’ensemble, c’est dans le privé que le taux de croissance du nombre de jours de grève est le plus élevé (+50 %). Ensuite, en ce qui concerne l’absentéisme, une augmentation rapide est aussi observée : de 4,6 % en 2015 à 6,7 % en 2022. Enfin, le turnover (taux de remplacement du personnel dans les entreprises) s’établit à 15 % aujourd’hui. Autrement dit ? Il a quintuplé au cours des trois dernières décennies. Si ces chiffres sont bel et bien le reflet d’un mal-être et/ou d’un désinvestissement, ils ne sont pas pour autant uniquement liés au désamour des actifs français pour le travail. La tendance est à la hausse, mais reste multifactorielle.
5. Croissance et bonheur vont de pair, vraiment ?
A la fois démographe et économiste, le célèbre professeur de l’université de Caroline du Sud, Richard Easterlin, a mis en avant un paradoxe surprenant : l’absence de corrélation, en tendance longue, entre le revenu moyen d’un pays et le niveau de bonheur moyen de ses habitants. D’après Claudia Senik, professeure à Sorbonne Université, cette absence de relation est contraire aux croyances que nous avons autour de la croissance économique. Tout ce que nous avons, nous le tenons rapidement pour acquis et cessons de nous en réjouir. Ce phénomène d’adaptation (et parfois de réinterprétation du bonheur ressenti passé) détruit les bénéfices de la croissance. L’augmentation du niveau de vie et la progression du confort matériel s’accompagnent d’exigences nouvelles. Les effets d’enrichissement neutralisent la satisfaction. De plus, le bonheur vécu s’avère systématiquement différent du bonheur projeté.
6. Les Français partent (trop) tôt à la retraite, vraiment ?
Certaines idées préconçues parasitent une bonne compréhension autour des retraites en France. Ce sujet catalyse des tensions et des non-dits engendrant de faux problèmes. Ces approximations concernent aussi bien les faits que leurs interprétations. Les plus grandes confusions portent sur l’âge de départ effectif à la retraite ou encore le taux d’emploi des seniors. D’après Jean-Hervé Lorenzi, président des Rencontres économiques d’Aix-en-Provence et titulaire de la Chaire TDTE, les informations qui circulent laissent penser que les Français seraient de mauvais élèves par rapport à leurs voisins européens. Les Allemands partiraient à un âge tardif, autour des 67 ans, tandis que les Français bénéficieraient d’un système « trop généreux ». Dans les faits, la Commission européenne a établi en 2023 que cet âge était de 62,4 ans pour les hommes français et de 64,4 ans pour les hommes allemands ; de 62,7 pour les femmes françaises et de 64 ans pour les femmes allemandes. Un écart subsiste, donc, entre les deux nations, mais tend à se réduire. Pour la population générale, l’écart était de 1,6 an en 2022, contre 2,2 ans en 2009.
Ensuite, selon l’OCDE, le taux de participation au marché du travail des 55-64 ans en France était de 61,7 % en 2023, comparativement à 76,5 % en Allemagne la même année. Là encore, il existe un écart, mais ces chiffres restent à nuancer compte tenu de l’évolution récente. En 2010, ce taux n’était que de 42,3 % en France, contre 62,5 % en Allemagne. Cela signifie que la France présente une forte évolution du taux d’activité de ses seniors – parmi les plus importantes d’Europe avec l’Italie, la Belgique ou le Luxembourg.