Carrière Métiers à la con

Pourquoi les cadres fuient-ils “les métiers à la con” ?

, par Julie Tadduni

Anciens cadres, ils sont devenus boulangers, menuisiers, brasseurs… Journaliste chez Slate.fr, Jean-Laurent Cassely vient de publier “La Révolte des Premiers de la Classe” aux éditions Arkhé. Sous-titré “Métiers à la con, quête de sens et reconversions urbaines”, l’ouvrage s’appuie sur une enquête et des interviews de diplômés qui quittent leur emploi de cadre ou profession intellectuelle supérieure, pour quelque chose de plus concret. Interview.

 

Qui sont les premiers de la classe dont vous parlez dans votre livre ?

Le spectre est plus large que les premiers de la classe à strictement parler. C’est une formule provocatrice mais un étendard pour les gens qui ont fait des études poussées, plutôt réussies dans de bonnes filières, de bonnes écoles, de bonnes classes. Ils ont rempli le contrat entre un élève et l’institution. Ils jouissent donc d’une situation d’aisance vis-à-vis du marché du travail, mais ils ressentent pourtant un malaise.

 

Pourquoi certains d’entre eux choisissent de se tourner vers l’artisanat ?

Il n’y a pas ici d’opposition réelle entre artisanat et métiers intellectuels, mais plutôt entre métiers touchés par l’abstraction et métiers plus concrets : un commercial devenu professeur de yoga ne devient pas forcément un “manuel” mais passe dans cette catégorie. C’est une crise spirituelle traversée par des personnes en poste, mais qui ont du mal à voir la finalité de ce qu’elles font. Il y a une vraie déconnexion par rapport à cette finalité, due au fait que ces salariés manipulent surtout des informations (chiffres, lignes de code, slides, etc.). Par exemple, si vous faites du marketing digital dans la banque, votre métier est difficile à expliquer aux autres et certains ne sont pas convaincus par le bien-fondé de ce qu’ils font. De plus les entreprises sont de plus en plus bureaucratiques et les méthodes de management de plus en plus… fluctuantes.

 

Sont-ils nombreux dans cette situation ?

Dans les esprits et l’imaginaire, ils comptent beaucoup car de nombreux cadres aspirent à ce changement. Mais dans les faits, c’est quelque chose de plus marginal. Cependant, il y a une massification du diplôme et beaucoup de repreneurs d’entreprise ou d’entrepreneurs de l’artisanat sont diplômés du supérieur. La question qui peut se poser est de savoir s’ils vont à l’avenir être plus nombreux à sauter le pas. Ce phénomène a toujours existé, mais auparavant les gens étaient davantage retenus par ce qu’ils avaient à perdre en quittant un job de cadre. Aujourd’hui, avec la crise, ils se disent qu’ils ont moins à perdre, d’autant plus que leurs métiers ont été défantasmés par la population. Ils ne se retrouvent plus dans la figure du cadre que l’on trouve dans les banques d’images, avec son attaché case.

 

Révolte des premiers de la classe

 

Certains finissent-ils par faire la démarche inverse ?

Il y a un article du Gorafi titré “Il quitte son boulot de dessinateur pour devenir trader et avocat fiscaliste”. Plus sérieusement, dans les reconversions, on assiste plutôt à des gens qui vont monter en compétence dans un autre secteur. Les cadres dont je parle ont eux un pied dans le concret avec un nouveau métier, mais ce ne sont pas des nouveaux hippies ou des décroissants en rupture avec l’économie de marché pour autant. Ils renouvellent les stratégies, les approches marketing dans des secteurs qui pouvaient avoir avant une image vieillissante. Ils vont en fait mélanger leurs deux univers. Ces gens vont changer d’environnement de travail immédiat, mais avec une démarche d’entrepreneur.

 

Votre constat témoigne d’un certain malaise de ces populations. Comment inverser la tendance pour les entreprises qui voudraient les retenir ?

Je suis tenté de dire qu’il est trop tard. C’est une question du monde d’avant pour rattraper ceux qui font le monde d’après. Cette tendance touche tout le monde mais les cadres ont plus de liberté pour aller ailleurs. Je ne sais donc pas si on pourra les retenir. Les tentatives existantes aboutissent paradoxalement à créer de nouvelles couches de bullshit jobs…

 

Certaines grandes entreprises tentent pourtant de s’inspirer de “l’esprit start-up” pour y parvenir ?

Il y a effectivement toute une branche de cet exode qui va partir vers les start-ups. En s’en inspirant, les grosses boîtes se tirent un peu une balle dans le pied à mon sens même s’il faut bien reconnaître qu’elles ne peuvent pas simplement regarder les trains passer. Mais pourquoi rester dans une entreprise du Cac 40 à l’esprit start-up quand on peut directement travailler chez Google ? Derrière cette rupture il y a aussi une volonté de renormaliser les choses en entreprise, surtout dans les structures importantes qui ont des couches et des couches de management. D’autant que le prestige social est désormais ailleurs. Fini justement le cadre avec son attaché case et place au start-uper, au gérant de brasserie en chemise à carreaux. La révolte n’est donc pas contre le travail en lui-même, mais contre certaines manières de l’aborder. La fuite des bullshits jobs est en fait une quête d’épanouissement par et dans le travail.

 

La Révolte des Premiers de la Classe, Jean-Laurent Cassely, Arkhê, Mai 2017.

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Julie Tadduni
Journaliste Web et community manager pour Courrier cadres


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