Il est né en 1975 à Damas, la capitale d’une Syrie paisible où « les paysages étaient à couper le souffle et l’économie prospère », se souvient-il. Son père était commerçant dans le textile, sa mère s’occupait de toute la famille. Quant à lui, il s’est passionné très jeune pour l’informatique, à un moment où le secteur se démocratisait à l’échelle mondiale. « J’ai étudié à l’université, mais tous les fondamentaux, je les ai appris en autodidacte », précise-t-il. En 2005, après quelques missions en freelance, Nabil a rejoint le domaine bancaire au sein d’une entreprise spécialisée dans les facturations. « Ma spécialité dans la monétique était rare. J’ai reçu une très bonne proposition que j’ai acceptée. Ce travail m’a permis de participer au déploiement du premier paiement en ligne » en Syrie. Rapidement, il grimpe dans la hiérarchie. Ce qui l’amène à s’installer un an aux États-Unis, puis deux ans à Bahreïn – petite île située entre le Qatar et l’Arabie saoudite -, et enfin plusieurs mois à Dubaï aux Émirats Arabes Unis. « Ces expériences à l’international m’ont permis de rencontrer de nombreuses personnes et de m’ouvrir l’esprit », confie-t-il. À son retour à Damas, il a supervisé une équipe allant jusqu’à une trentaine de personnes. « Pendant mes dernières années dans le secteur bancaire, j’ai eu la chance de choisir mes collaborateurs. Ils m’ont appris l’importance de déléguer. L’effort collectif est indispensable pour atteindre ses objectifs. Un leader ne réussit jamais seul. »
Si la guerre en Syrie a débuté en 2011, c’est en 2015 que Nabil a finalement été contraint de tout quitter. « Ma famille et moi n’étions plus en sécurité. Nous sommes partis très rapidement », explique-t-il, en restant évasif. Sa femme et ses deux fils se réfugient aussitôt en France, tandis qu’il part travailler quelque temps à Beyrouth au Liban, où se trouvait le siège social de son entreprise. Il continue de manager son équipe à distance, en préparant son successeur à prendre sa place : « Je devais terminer quelques formalités, mais il était inimaginable de ne pas rejoindre le plus vite possible ma famille en France. »
Une nouvelle culture
De Beyrouth à Orléans, l’ex-dirigeant se retrouve à voyager pendant une vingtaine de jours à travers divers pays européens. Une fois arrivé à bon port sur le sol français, il loue un modeste studio et enchaîne les petits boulots. Il travaille notamment dans une société de location de véhicules. Parmi les autres priorités ? Apprendre la langue française. « C’est difficile, mais ce n’est pas impossible d’apprendre une nouvelle langue, y compris à l’âge adulte. C’est l’aspect le plus important pour s’intégrer, travailler et créer du lien avec les autres », insiste-t-il. En 2017, il fait la rencontre décisive de Marine Mandrila, la co-fondatrice de Refugee Food, association spécialisée dans la réinsertion professionnelle de personnes en situation d’exil. « Je n’étais pas cuisinier, mais j’aimais l’idée de se rassembler autour de la cuisine syrienne », dit-il. Pendant six mois, l’association Refugee Food lui permet de devenir chef cuisinier à Ground Control près de Gare de Lyon à Paris. Il a ainsi « pu tester (ses) recettes auprès de centaines de personnes. Je voulais être certain qu’elles plaisent au plus grand nombre ». Aux côtés d’un mentor de renom, le chef français Stéphane Jégo, à la tête du restaurant L’ami Jean, localisé en plein cœur de la capitale tricolore, il apprend aussi à gérer un établissement (commandes, stocks, mise en place des couverts, accueil des clients, travail avec des équipes sous pression, etc.)
Au printemps 2018, soutenu de manière indéfectible par sa femme Sousana, le néo-cuisinier est fin prêt à endosser ses nouvelles fonctions. Ils se lancent ensemble à corps perdu dans la recherche d’un fonds de commerce à Orléans. Cette tâche s’avère ardue, car « un gros capital de départ était nécessaire », souligne l’entrepreneur. Dans les mois qui suivent, une banque finit par lui accorder son premier prêt. Son offre pour acheter son restaurant est, elle aussi, acceptée. « C’était un dream ! », lance-t-il. Lors de l’ouverture du Närenj, cette même année, Stéphane Jégo est toujours près de lui : « Il a continué de m’aider avec un autre chef, Nicolas Valley, pour trouver et valoriser de bons produits de la région. » Peu de temps après, le Covid-19 a mis la France et ses commerces sous cloche. Nabil et son épouse s’en sont sortis sans perte ni fracas grâce à la vente de plats à emporter. Depuis ses débuts dans la restauration, la période la plus compliquée économiquement a été en 2024, relate-t-il : « À cause des crises qui éclatent partout dans le monde, le coût des matières premières a fortement augmenté. D’autre part, nous avons moins de clients. Ils cherchent davantage à épargner plutôt qu’à dépenser dans des sorties. »
Persévérer à tout prix
Plus récemment, une opportunité aussi heureuse qu’inattendue s’est présentée à lui. À la suite de la chute du président syrien Bachar el-Assad en décembre 2024, Nabil a pu se rendre dans son pays natal. « Je n’y étais pas retourné depuis près de dix ans, réalise-t-il, alors qu’il vient de rentrer de son troisième voyage – en mars, mai et septembre 2025. Je suis très heureux d’avoir pu revoir mes proches. Mais maintenant, ma vie est ici. La vie de ma famille est ici. J’ai toujours appris à mes enfants l’importance de rendre à notre pays d’accueil ce qu’il nous a offert. » Son restaurant est bel et bien la matérialisation de cette gratitude. « Je suis fier d’avoir créé des emplois en France. L’unité de notre famille à travers les épreuves a été le pilier majeur de cette réussite professionnelle. Si on veut, on peut réussir n’importe où, n’importe quand ! Quand je regarde derrière moi, et la manière dont ma carrière a évolué, je n’ai absolument aucun regret », conclut le quinquagénaire.