Le mal-être est prégnant dans le secteur public, rapporte le « Baromètre national de la santé mentale des agents de la fonction publique territoriale », publié en novembre 2025. « Le contexte social actuel et les enjeux budgétaires en France augmentent considérablement les risques de dégradation de la santé mentale des agents de la fonction publique », commente Alexandre Jost, directeur général d’IdealCO, plateforme collaborative qui recense près de 500 000 agents de la fonction publique. Alors que le projet de loi de finances pour 2026 est toujours en discussion, le gouvernement demande un effort aux collectivités de 4,6 milliards d’euros. La majorité sénatoriale, elle, veut réduire cet effort à 2 milliards d’euros. « Dans tous les cas, ce sont des montants colossaux », tranche-t-il. Face à ces déclarations, les maires ont fait part de leurs inquiétudes au Premier ministre, jeudi 20 novembre. Il n’est pas certain qu’ils aient été entendus.
Ces coupes budgétaires envoient le message sous-jacent que « le travail réalisé par la fonction publique n’est ni utile, ni efficace », pense Alexandre Jost. Ce manque de considération est la principale raison de la détérioration de la santé mentale des agents. Presque un sur deux (42 %) présente des signes d’épuisement professionnel (fatigue et irritabilité). Et pour cause ! Cette même proportion (46 %) de salariés déclare avoir une charge de travail hebdomadaire trop élevée (46 %). Les managers sont les plus concernés (55 %) ainsi que les femmes (49 %). Plus de six agents sur dix (65 %) pensent à leur travail le soir ou le week-end. Ce risque sur leur santé mentale participe à augmenter le taux d’absentéisme. A ce jour, moins d’un manager sur deux (43 %) a suivi une formation liée aux risques psychosociaux (RPS).
Un manque de soutien managérial
Outre les deux difficultés évoquées précédemment, le manque de soutien managérial est également pointé du doigt. Il apparaît comme « rare ». Les répondants reçoivent moins de trois marques de reconnaissance par an : « La reconnaissance managériale est pourtant l’un des premiers leviers d’engagement et de bien-être au travail. Ce sont des mots ou des gestes peu voire pas coûteux. »
Ce retard managérial s’explique en partie par la verticalité du pouvoir et la distance hiérarchique encore très présentes dans la fonction publique. « La France est le pays le plus vertical de l’OCDE. Cette verticalité suscite beaucoup de tensions et de frustrations auprès des équipes. Mais, les dirigeants français estiment que faire preuve de reconnaissance leur fait perdre de l’autorité, dissout leur statut de leader », constate-t-il.
Plus de la moitié (56 %) déplore, par ailleurs, un manque d’initiatives de leur collectivité en faveur de leur bien-être. C’est pourquoi, en raison de ce mal-être ainsi qu’une perte d’attractivité et de fidélisation grandissante, des collectivités ont décidé d’agir. « Depuis plusieurs années, elles savent qu’elles n’ont plus le choix : elles doivent se préoccuper des enjeux de santé mentale », souligne-t-il. Certaines ont déployé des initiatives locales, expérimentales et innovantes – sans directive nationale. Quand d’autres cherchent à s’en inspirer :
- Clisson Sèvre et Maine (Loire-Atlantique) : la commune développe une démarche de prévention en proposant depuis janvier 2024 une fresque de la santé mentale auprès de ses salariés. Cet outil de sensibilisation a été conçu en partenariat avec la Fédération Santé mentale France.
- Aix-Marseille-Provence (Bouches-du-Rhône) : dans le cadre de son projet territorial de santé mentale 2021-2025, la commune met en œuvre une stratégie de développement personnel à tous les niveaux hiérarchiques (possibilité de faire des micro-siestes, sessions de sophrologie, etc.).
- Bastia : la ville corse déploie divers outils de sensibilisation et de dialogue (expositions, pièces de théâtre, tables-rondes, conférences, projections de films et de nombreuses autres actions) afin de donner de l’importance aux enjeux de santé mentale – et ainsi enrayer le mal-être professionnel. Un projet porté plus largement par l’Agence Régionale de Santé (ARS) Corse depuis 2018.
- Occitanie : la région du Sud-Ouest de la France a constitué des binômes d’agents afin qu’ils veillent l’un sur l’autre. Ils s’appellent tous les jours pour prendre des nouvelles et s’assurer qu’ils vont bien. C’est une manière de « désintermédier » le soutien managérial et de favoriser l’entraide horizontale.
Encourager l’entraide horizontale
Ce dernier point est un élément important qui contrecarre le mal-être ambiant au travail. Jusqu’à 60 % des répondants estiment que le soutien moral entre collègues est primordial pour leur bien-être professionnel. L’autre élément qui participe à la satisfaction au quotidien de 75 % d’entre eux est de considérer – en dépit de toutes critiques – leur travail comme « utile » voire « important » pour la société.
Alexandre Jost reconnaît que « certains travers sont à remédier dans la fonction publique. » Mais il faut aussi « féliciter les agents pour le travail accompli. Il faut qu’ils cultivent un sentiment de fierté au quotidien. C’est une fonction essentielle dont le pays a besoin. Il faut cesser de les critiquer et les valoriser afin de rehausser leur confiance et leur bien-être ainsi que leur faire connaître les dispositifs en faveur de la santé mentale », termine-t-il.
*La seconde édition du « Baromètre de la santé mentale des agents de la fonction publique territoriale », publiée en novembre 2025, a été menée conjointement par Moodwork, idealCO et la MNFCT – avec la participation du syndicat SNSPP-PATS. Elle réunit l’avis de plus de 6 000 agents issus de l’ensemble du territoire français. Les réponses ont été recueillies entre juin et août 2025 via un questionnaire en ligne.