Avant le Covid-19, à quoi ressemblait le lien amical au travail ?
L’amitié, ou la « camaraderie » que je trouve moins enfantin, a toujours contribué à enchanter le monde du travail. Si à l’époque de nos grands-parents et de nos parents, on pensait qu’on n’allait pas au travail pour s’amuser, cette conception a évolué ces dernières années. Les managers et leurs équipes valorisent désormais le partage, la bienveillance, le plaisir. Ce sont des éléments centrales de la motivation professionnelle. Nous avons tous expérimenté dès l’école ce type de liens : malgré la mise en concurrence (en raison des examens), du stress, des désaccords, de la nécessité de rentabiliser son temps, d’une crainte de retarder les autres élèves de la classe, etc., nous nous sommes aperçus que lorsque nous travaillions ensemble, le rendu était plus rapide et de meilleure qualité. Lorsque l’objectif est clair, l’émulation collective fonctionne ! Nous nous rappelons de cet état d’esprit et avons plus ou moins consciemment envie de le reproduire dans la sphère professionnelle. Ce climat convivial donne envie de s’investir dans une entreprise, d’y rester. Nous quittons facilement des collègues, difficilement des camarades. Ce mélange entre personnel et professionnel est nécessaire pour avoir envie d’aller travailler.
La « camaraderie », puisque vous préférez l’appeler ainsi, présente donc des avantages. Mais aussi, quelques limites n’est-ce pas ?
Dans les entreprises, il y a des personnalités et des âges très différents. Il est important que les profils les plus réservés puissent, eux aussi, trouver leur place et se sentir bien au travail. La camaraderie instaure un climat de confiance indispensable pour que tout le monde s’exprime librement, sans se sentir jugé, y compris lorsque quelqu’un a besoin d’une aide ponctuelle. Quand l’un des membres de l’équipe traverse, par exemple, une épreuve de vie délicate, c’est l’esprit de camaraderie qui lui permettra d’y faire face. L’entraide entre les uns et les autres assurera une certaine stabilité et pérennité dans les tâches à réaliser. La camaraderie permet aussi à chacun de déceler et de miser sur ses compétences, son potentiel, ses qualités personnelles. Cette proximité au travail peut, en revanche, représenter certaines limites. La camaraderie peut rendre notamment certains départs plus difficiles émotionnellement. Si quelqu’un décide de quitter l’entreprise, il peut y avoir un effet boule de neige. Ses collègues peuvent avoir envie de partir à leur tour. Voire de revenir, car ils sont nostalgiques de leur ancienne équipe. C’est le fameux « effet boomerang ». Un environnement de travail sain et bienveillant laisse une empreinte forte sur chacun.
Quel rôle le manager peut-il jouer dans cette cohésion d’équipe ?
Pendant longtemps, les entreprises ont valorisé la performance par la pression, en mettant en concurrence les salariés entre eux. Mais, selon moi, ce n’est pas la meilleure solution sur le long-terme ! Il y a des résultats immédiats, certes, mais cette atmosphère de travail ne favorise pas l’épanouissement professionnel. Les organisations en prennent de plus en plus conscience et tentent d’y remédier. Le manager a un rôle clef dans ce changement. Il contribue largement à créer un climat propice à la camaraderie. C’est dans son intérêt de donner envie à ses équipes de se réveiller le matin, de travailler de manière solidaire dans l’intérêt collectif. Concrètement, il s’agit de mettre en place une égalité de traitement. Aujourd’hui, tout le monde veut être logé à la même enseigne : les jeunes et les moins jeunes, les moins expérimentés et les plus aguerris. Pour ce faire, le manager peut écouter activement les besoins et les attentes de chacun. Chaque collaborateur pourra faire ce qu’il aime, ce qui conduira mécaniquement à instaurer un climat de travail où tout le monde se sent bien, et a envie de partager.
Les liens d’amitié au travail ont évolué, vous le disiez. La démocratisation du télétravail est-elle une avancée positive ?
Le télétravail a inévitablement modifié les rapports interpersonnels au travail. Aujourd’hui, certaines équipes à distance ne se voient jamais. L’enjeu de maintenir le lien entre les collaborateurs devient crucial. Des initiatives ont émergé pendant le Covid-19, comme les afterworks par écrans interposés, mais faire entrer ses collègues dans son intimité en a mis certains extrêmement mal à l’aise. L’enjeu désormais, c’est de les faire revenir de bon cœur au bureau. La qualité de l’ambiance de travail redouble donc d’importance. Elle est un véritable vecteur d’engagement, de passion. Mais, elle ne doit jamais devenir une source de gêne ou d’inconfort comme je le disais. L’esprit d’équipe ne doit pas être imposé, mais encouragé dans le respect des individualités. C’est au manager de créer une aventure humaine commune stimulante, tout en respectant les sensibilités, les limites personnelles et les contraintes de chacun.
Enfin, des amitiés entre collègues de différentes générations, aux codes parfois très différents, sont-elles possibles ?
Il est vrai que plusieurs générations doivent désormais coexister en entreprise. L’enjeu est d’établir des ponts entre elles. Là encore, il s’agit de bien identifier comment chacune fonctionne. La Gen Z, par exemple, est une génération d’actifs ultraconnectés. La plupart d’entre eux passent beaucoup de temps sur les écrans. Cela peut les empêcher de partager humainement avec leurs collègues. Alors que paradoxalement, on observe que leur anxiété sociale est plus élevée. Il est important de les embarquer dans un projet d’entreprise qui a du sens pour eux. Tous les salariés peuvent apprendre les uns des autres. Les collaborateurs les plus expérimentés ont beaucoup à apporter aux plus jeunes, et inversement. Ni les outils numériques, ni l’intelligence artificielle ne remplaceront les échanges humains. Il faut s’ouvrir !