Hard skills / soft skills : une relation narcissique
Le couple hard skills/soft skills s’est installé dans l’environnement RH dans les années 2017/2018. Cette relation est très vite devenue toxique. Dans un désir fort d’être reconnues, les soft skills ont très rapidement développé un comportement qui s’apparente au narcissisme. On dit que le narcissique a un sens grandiose de sa propre importance. Qu’il pense être spécial et unique. Dans une relation toxique, il va utiliser l’autre pour parvenir à ses fins, n’hésitant pas à le dévaloriser.
On retrouve ces caractéristiques dans la manière dont les soft skills se sont imposées dans le paysage RH. La très haute opinion d’elles-mêmes les ont conduites à s’arroger un sujet majeur du recrutement : la résolution des problèmes complexes. Il ne s’agit pourtant pas d’une compétence mais d’un ensemble de compétences incluant autant de compétences douces que dures, auxquelles il faut ajouter l’expérience. Sans ce trophée qu’elles se sont accaparées, les soft skills n’auraient-elles pas été d’un intérêt bien moindre dans un processus de recrutement où les hard skills se taillent la part du lion quoi qu’on en dise ?
La volonté d’être spéciales et uniques les a amenées à rabaisser les compétences dures. Elles ont fait croire que ces dernières n’auraient plus de valeur en raison d’une obsolescence rapide. Ceci n’a été que pure invention pour prendre seules la lumière. Bien entendu, ces compétences que l’on dit douces — on parlait avant très à propos de compétences transversales — ont toutes leur importance. Le sens critique ou encore la créativité sont des atouts clés dans un monde incertain. Le problème est d’avoir tenté de les faire passer comme toutes-puissantes sans chercher à les confronter à ce qui les empêche de s’épanouir.
L’alignement par exemple conduit à réduire voire annihiler leur expression. Il aurait été plus constructif de s’attaquer à ce type de freins pour les voir se déployer en entreprise. Le narcissique ne brille pas par son courage quand il est confronté aux difficultés. Ce couple mal assorti ne pouvait pas rester dans la durée. L’avènement de l’IA est venu sceller la fin de cette union bancale.
Quand l’IA remet les compétences dures au cœur du jeu
Depuis plusieurs mois, le couple hard skills/soft skills ne s’affiche plus sur les fils du réseau professionnel LinkedIn. Faut-il l’imputer à l’effet de lassitude qui affecte toute mode ? La mise au grand jour de l’imposture de l’obsolescence rapide des hard skills a-t-elle fait fuir ce conjoint toxique ? Peu importe, l’avènement de l’IA est venu balayer ce qui restait de ce couple, prononçant un divorce attendu.
Il est admis aujourd’hui que si la technique de prompt vient améliorer fortement la restitution par l’IA, c’est bien la connaissance et la compétence sur un sujet donné qui feront très largement la différence. La connaissance renvoie à ce que la personne sait. La compétence, c’est ce qu’elle est capable de faire de ce qu’elle sait. Elles apportent les éléments nécessaires pour sortir de la moyenne algorithmique de l’IA et apporter de la profondeur à un sujet. Elles sont également nécessaires pour corriger les erreurs inhérentes à la structure des LLM.
Ce changement de paradigme est très puissant. Il revalorise l’expertise. Il encourage la connaissance étendue. L’enseignement supérieur semble confirmer cette voie, certaines écoles anticipant un futur hybride combinant école de commerce et écoles d’ingénieurs.
Une revalorisation de l’expertise aux effets concrets
Les compétences dures ne souffrent pas d’obsolescence rapide (aux exceptions d’usage). De plus, même quand on ne les utilise plus, elles reviennent au statut préalable de connaissance, apportant toute leur valeur à l’utilisation de l’IA. La première conséquence positive de ce changement de paradigme concerne les salariés : la réhabilitation des compétences dures et de l’expérience devrait augmenter une valeur dépréciée à tort ces dernières années. Ceci est encore plus important pour les seniors qui pendant des années ont vu leur atout majeur disparaître dans un marché où leur employabilité est très faible.
L’autre intérêt concerne les nombreux chantiers à mener autour du sujet de la connaissance, trop longtemps occultés par l’imposture d’obsolescence rapide. On citera bien entendu le secteur de l’enseignement, touché en plein cœur dès l’apparition de ChatGPT. Le monde de l’entreprise n’est pas en reste. La problématique historique de transmission des savoirs lors des départs en retraite s’est alourdie par un turnover structurel touchant toutes les générations.
Le partage des compétences collectives est profondément affecté par la baisse de la coopération ou encore les effets silos des grandes structures. Nous sommes depuis plusieurs années dans une situation de perte d’acquisition de compétences et de connaissances. L’IA sera bien entendu une aide nécessaire sans être pour autant la solution. La mise à disposition instantanée de connaissances ne garantit en rien leur acquisition, et peut même être un frein sérieux, comme l’a montré l’irruption de ChatGPT dans le paysage académique.
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Quel avenir pour les soft skills ?
Quel avenir pour les soft skills dans un monde où l’IA replace les hard skills au centre du jeu et qui a vu l’avènement d’un nouveau partenaire, la cognition ? Même si soft skills et cognition diffèrent très sensiblement, le besoin de simplification chronique d’un réseau social comme LinkedIn pourrait très vite voir l’absorption du premier par le second. La cognition ne s’est-elle pas également approprié la résolution des problèmes complexes ?
Ce nouveau couple compétence/cognition pourrait très bien sonner la fin de la mode des soft skills. Il est bâti sur des bases plus solides, l’un complétant avantageusement l’autre. Les soft skills deviendraient alors accessoires à la cognition. On garde rarement des liens avec un ex quand celui-ci a été toxique dans le couple. L’avènement des soft skills ayant eu pour origine de vendre des évaluations dans les recrutements ou encore des formations, celles-ci ne risquent pas de disparaître pour l’instant du paysage RH. La cognition, comme tout nouveau produit à la mode, devrait la prendre sous son ombre, attirant déjà toute la lumière.
Le couple compétence/cognition est tout aussi complémentaire qu’équilibré. Chacun a sa part de lumière sous le regard bienveillant de l’IA. Si personne ne peut prévoir à l’avance la durée de vie d’un couple, cette belle alliance est bien partie pour durer. Cette union devrait servir tout autant les salariés que les entreprises, avec pour ces dernières des projets potentiels essentiels pour leur performance.