Carrière

Gen Z : les réseaux sociaux changent-ils vraiment le rapport au travail des jeunes ?

Alors que de nombreux jeunes passent un temps considérable sur les écrans, les entreprises ont de quoi s'interroger : quels en sont les impacts sur leur rapport au travail ? A l'argent ? Ou encore à la figure managériale ? Interviews croisées de Raoul Kubler, professeur spécialisé dans les réseaux sociaux à l'ESSEC Business School, Maria Carolina Zanette, enseignante-chercheuse à Neoma Business School, et de Pierre Buffaz, docteur en sciences de gestion à l'EDC Business School.

Dans quelle mesure les réseaux sociaux transforment-ils la vision du monde du travail des jeunes ?

Raoul Kubler (RK) – Les réseaux sociaux peuvent reconfigurer l’imaginaire professionnel des jeunes en donnant une visibilité disproportionnée à certaines trajectoires : créateurs de contenus, influenceurs, entrepreneurs « solo ». Les plateformes privilégient les contenus hautement engageants. Les algorithmes mettent donc en avant les histoires de réussite spectaculaire, d’ascension rapide et d’indépendance financière. Les échecs, les détours et la progression graduelle, qui constituent la réalité statistique de la plupart des carrières, restent largement hors champ. Ce biais de sélection installe l’idée que l’exception est la norme, nourrit une perception d’abondance d’opportunités « faciles » et élève la ligne de base des attentes (autonomie, reconnaissance, rythme de promotion). Dans ce cadre, l’identité professionnelle se construit davantage autour de la marque personnelle et de la capacité à capter l’attention qu’autour de l’ancien triptyque diplôme-expérience-ancienneté. Les codes visuels du succès (luxe, voyages, flexibilité) deviennent des repères quotidiens. Ce qui renforce l’attractivité des chemins perçus comme rapides et « scalables », au détriment des filières plus linéaires ou techniques. Le monde du travail est alors imaginé comme un espace où la performance et la visibilité se convertissent immédiatement en revenus, en liberté et en statut — une vision partielle, mais très saillante pour des publics en socialisation professionnelle. 

Maria Carolina Zanette (MCZ) – Les réseaux sociaux façonnent une perception du monde professionnel marquée par la mise en scène de la réussite, de la liberté et du plaisir au travail. Or, cette représentation est souvent idéalisée et éloignée des réalités quotidiennes : elle valorise l’image de soi, la facilité et la créativité individuelle, bien plus que la stabilité, la conformité ou la progression en entreprise. Les réseaux sociaux n’ont pas seulement transformé la vision que les jeunes ont du travail, mais touchent désormais plusieurs générations – dont les « millenials » font partie. Certains d’entre eux ont déjà plus de 40 ans.

Cette exposition numérique modifie-t-elle aussi leur rapport à l’argent ? On parle souvent de « dysmorphie financière ».

RK – L’exposition digitale répétée à des signes matériels de réussite (voitures, montres, voyages) déclenche des comparaisons sociales ascendantes. Sur le plan psychologique, cela élève les aspirations, renforce les valeurs matérielles et accroît le sentiment de privation relative. Beaucoup de jeunes pensent : « Les autres de mon âge y arrivent, donc je suis en retard ». Concrètement, on observe un focus plus fort sur la rémunération et les avantages financiers immédiats (bonus, variables) – et une moindre tolérance aux phases d’apprentissage ou aux postes d’entrée. Le tempo attendu s’accélère : progression rapide, feedbacks fréquents, montée en responsabilité précoce. Chez la frange la plus jeune de la Gen Z, les marques de prestige et les objets statutairement redeviennent centraux. Les contenus courts (TikTok, Reels) normalisent des codes de luxe qui apparaissent désormais comme de simples accessoires du monde « business ». Cette normalisation visuelle gonfle les attentes salariales et les exigences en matière de package de rémunération, parfois en décalage avec la valeur de marché d’un profil junior.

MCZ – Les réseaux sociaux entretiennent une comparaison permanente. Chacun évalue sa vie et sa carrière à l’aune d’images de réussite inatteignables. Les influenceurs eux-mêmes sont pris dans une logique d’hyper-performance, tenus de produire sans cesse des contenus toujours plus spectaculaires pour capter l’attention. Dans le monde du travail, cela entraîne plusieurs conséquences. D’abord, une forme de pression à l’auto-promotion : de nombreux professionnels se sentent désormais obligés de développer leur « marque personnelle », d’investir dans leur visibilité en ligne. Ensuite, l’idée que l’on peut vivre de sa passion devient une norme implicite. Mais, elle masque souvent la réalité précaire de ces métiers de l’influence : revenus instables, exposition permanente, épuisement. En ligne, la réalité économique de la creator economy reste très concentrée : quelques gagnants captent l’essentiel des revenus, tandis que la majorité fait face à des gains faibles et volatils. Ce contraste avec la réalité du travail – cadrée, hiérarchisée, exigeante, conformiste, soumise à des contraintes de qualité, de délais et de collaboration – explique des désillusions brutales et récurrentes. Elle ne correspond en rien au récit ludique, immédiat, d’aisance et de liberté véhiculé sur les réseaux sociaux. Ces outils sont un miroir déformant de la réalité qui montrent uniquement le résultat – pas le chemin long et fastidieux derrière.

Les écrans altèrent-ils également leurs relations aux autres ?

RK – L’usage intensif du numérique a entraîné une plus grande distance relationnelle. Certains jeunes sont coupés de liens humains tangibles, authentiques. Les écrans requalifient les micro-moments d’interactions. La pause déjeuner, par exemple, illustre bien ce glissement : au lieu d’être un espace de conversations informelles, de décompression et de construction de liens fiables et durables, elle devient un temps de scroll ou de visionnage de vidéos. Même la simple présence du smartphone sur la table suffit à réduire la qualité perçue des échanges : attention divisée, empathie moindre, satisfaction relationnelle en baisse. À l’échelle d’une équipe, ces micro-effets s’additionnent : moins de synchronisation spontanée, moins de capital social et une récupération cognitive moins efficace. Au quotidien, cela se traduit par une impression de « je ne suis jamais vraiment en pause », donc par une fatigue sociale et cognitive plus rapide. Des rituels simples, comme des temps sans écran, permettraient de restaurer des échanges plus riches, de renforcer la cohésion et d’améliorer la productivité.

MCZ – Je travaille moins directement sur les relations de travail au sein des organisations, mais il est clair que l’usage intensif du numérique transforme nos moments d’interactions. Des temps autrefois consacrés à la convivialité et à des discussions informelles, par exemple, deviennent souvent des moments de scroll, d’écoute passive ou de consommation de contenus. Cela contribue à individualiser davantage les expériences professionnelles au détriment de la construction collective et du lien social au travail. Le recours aux réseaux sociaux ne doit plus être addictif, mais s’inscrire dans une approche utilitaire.

Enfin, la relation managériale est-elle impactée ?

Pierre Buffaz (PB) – Les réseaux sociaux viennent, en effet, bousculer le rapport à la figure managériale. Dès que les uns et les autres se connectent en ligne, la frontière hiérarchique traditionnelle tombe. Tous les rapports, y compris professionnels, deviennent horizontaux. Certains jeunes ont même une influence (communauté, likes, etc.) beaucoup plus importante que leur manager. Ces derniers peuvent être victimes de « manager bashing », c’est-à-dire que l’un de ses collaborateurs dénonce en ligne ses comportements ou ses propos – réels ou supposés. D’une manière générale, le rapport de force entre les entreprises et les salariés s’est rééquilibré ces dernières années. Il y a moins de craintes à l’égard des figures d’autorité, ainsi qu’à l’idée de démissionner et de trouver un autre travail. Voire de monter son propre business. Les réseaux sociaux donnent la possibilité de le faire. La légitimité de la figure managériale recule aussi parce que beaucoup estiment ne pas ou ne plus avoir besoin de manager. Un sentiment qui s’accélère avec la montée en puissance de l’intelligence artificielle. Désormais, le manager doit connaître tous les codes de toutes les générations. Il doit avoir une vision périphérique des choses, s’adapter à toutes les situations. Ces managers connaissent une ascension rapide en entreprise, car ces compétences humaines sont rares.

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