Raïssa Charmois, 49 ans, fondatrice d’Envergure Conseil : « Il refusait les méthodes managériales standardisées, cadenassées »
« J’ai rencontré le manager le plus inspirant de ma carrière à 26 ans, lors de mon premier poste en CDI. Une entreprise dans laquelle je suis ensuite restée pendant 13 ans. Je l’ai rencontré lors de la dernière étape du recrutement dans une tour à la Défense. Je pensais que cet échange serait austère. Finalement, j’ai vu apparaître un homme avec un accent parisien en santiags, jean et chemise blanche retroussée. Un portrait de Coluche était accroché au mur, il m’a demandé : « Que pensez-vous de ce portrait ? ». Cette accroche était atypique, nous avons parlé de plein de sujets, sans forcément évoquer mon parcours. J’ai tout de suite su que travailler avec lui allait être génial. J’ai été recrutée et j’ai découvert un leader visionnaire avec beaucoup d’humour, très fin dans ses relations, même s’il ne montrait pas son attachement. Il captait très bien ses interlocuteurs. Il savait s’adapter à chacun. Il y avait beaucoup d’implicite dans ses relations. Il avait un franc parler qui permettait d’aller droit au but. Il lançait toujours la phrase qui faisait l’effet d’un électrochoc positif. Il affirmait sa personnalité et ne laissait personne indifférent. Il était libre et permettait aux autres d’être libres en retour, d’être ce qu’ils sont. Il disait souvent en riant que s’il voulait savoir comment l’entreprise se portait, il n’avait pas besoin de regarder les chiffres, il lui suffisait de passer dans les couloirs et les différents services. Il dirigeait presque de façon artisanale, dans le sens noble du terme. Il refusait toutes les méthodes managériales standardisées, cadenassées. Puis, il a pris d’autres fonctions, à l’échelle européenne. Sans lui, mon métier a perdu de sa saveur. J’ai été mal habituée de commencer avec un tel patron. Il a marqué toute ma vie professionnelle, et je ne suis pas la seule. C’était fantastique ! »
Justine Lecompte, 30 ans, spécialiste produit chez Goodays : « Il m’a fait confiance avant que je sache me faire confiance moi-même »
« Mon souvenir managérial le plus marquant remonte au début de ma carrière. J’avais 18 ans, un bac professionnel en poche, aucun réseau et peu de certitudes sur ce que je pouvais devenir. J’ai rejoint une jeune start-up. L’un des cofondateurs a très vite joué un rôle important dans mon parcours. Il m’a accordé sa confiance, m’a donné des responsabilités et m’a encouragée à dépasser mon périmètre initial. Il m’a fait confiance avant que je sache me faire confiance moi-même. Ce qui a rendu cette relation si particulière, c’est d’abord sa capacité à regarder au-delà de ce que j’étais sur le papier. Il s’est intéressé à ma façon de réfléchir, à ma curiosité, à mon implication et à ma capacité à apprendre. Il m’a laissé essayer, poser des questions, proposer, prendre des initiatives, me tromper aussi parfois. Il me poussait à aller plus loin sans faire les choses à ma place. Je pense que notre alchimie venait de là : il me donnait suffisamment de confiance pour oser, tout en me laissant la responsabilité de faire mes propres expériences. Autrement dit, il m’a appris à ne pas me limiter trop vite, à accepter de ne pas tout savoir et à ne pas attendre de me sentir parfaitement prête avant d’avancer. Cette confiance a progressivement changé la manière dont je me projetais. Après plusieurs années dans l’entreprise, j’ai décidé de partir pour continuer à apprendre et à me construire ailleurs. Au moment de mon départ, le cofondateur m’a dit : « Je suis convaincu que nous nous retrouverons et que nous retravaillerons ensemble. » Cette phrase m’est restée. J’ai construit mon propre chemin, tout en restant en contact avec eux. Puis, plusieurs années plus tard, je suis revenue. Ce retour a forcément eu une résonance particulière. J’en retiens qu’un leader peut avoir un impact qui va bien au-delà d’un poste, d’une mission ou des compétences qu’il aide à développer. Parfois, ce qui reste le plus longtemps, c’est le regard qu’une personne a porté sur vous à un moment où vous-même ne voyiez pas encore tout ce dont vous étiez capable. »
Patrick Bochatey, 58 ans, directeur général chez Cicor : « Sa passion se ressentait du lundi au vendredi quand il supervisait ses équipes »
« J’ai eu la chance d’avoir plusieurs mentors au cours de ma carrière. Le premier, c’était pendant un stage, lorsque j’étais encore étudiant. Il me faisait confiance, m’a laissé beaucoup d’autonomie. Tout en apportant sa patte et son soutien au moment opportun. Il me laissait me noyer, mais me récupérait toujours au bon moment. J’ai appris à aller demander de l’aide auprès de mes supérieurs hiérarchiques, mais pas pour tout et n’importe quoi. Je devais d’abord me débrouiller seul. Plus tard, j’ai commencé à travailler dans le secteur de l’automobile avec un très haut dirigeant. Il m’a énormément marqué, époustouflé. Il était très exigeant, c’est vrai, mais c’est son poste qui voulait cela. Il avait une manière d’embarquer les équipes qui faisait que nous ne pouvions que réussir (coûts, délais, relations humaines, esprit d’équipe). J’étais très engagé, je prenais beaucoup de plaisir. Il nous poussait à travailler comme lui, avec beaucoup de qualité et de précision. Au-delà de la posture professionnelle, il était imbattable sur le produit que nous commercialisions. Il nous demandait beaucoup de démonstrations. Nous ne pouvions pas lui raconter de bêtises. Sa passion se ressentait du lundi au vendredi quand il supervisait ses équipes. Le dernier mentor en date, c’est lorsque j’étais directeur général pour une filiale française d’un groupe anglo-saxon dans le secteur de la chimie. Il m’a donné ma chance et m’a permis de faire ce que je n’avais jamais fait auparavant, tout en restant bienveillant à mon égard. Le marqueur commun entre ces différents dirigeants, c’était la confiance qu’ils accordaient et leur humilité. Ces rencontres managériales sont une véritable chance dans une carrière et n’arrivent pas tous les jours. Elles m’ont transformé, structuré durablement. J’en suis encore très reconnaissant aujourd’hui. »
François-Xavier Dugripon, 54 ans, ancien manager d’Emilie, et Emilie Rances, 47 ans, responsable de la relation métier chez TotalEnergies : « Il a vraiment accéléré ma trajectoire »
François-Xavier – « Notre relation managériale est intervenue au moment où un nouveau management arrivait à la direction d’Engie. Des programmes clés ont été lancés pour bousculer l’entreprise de l’intérieur. J’ai été séduit par l’esprit start-up de cette démarche. Le manager et les équipes doivent donner autant d’énergie. De l’extérieur, on ne sait plus qui a le leadership dans le projet. Nous ne travaillions pas côte à côte, mais ensemble. C’était plus qu’une addition de compétences. Nous étions dans la co-construction. Cette expérience managériale s’est tellement bien passée que j’ai finalement décidé de rejoindre un groupe familial, avec un ADN très entrepreneurial. J’aime entraîner, transmettre. J’aime les amener avec moi à se dépasser. Je suis curieux, j’aime les choses nouvelles, sortir de ma zone de confort. J’aime aussi être entouré de personnes qui partagent cette dynamique. J’aime avoir une vision globale qui connecte les sujets entre eux. Une entreprise qui a la capacité d’investir et un rapport au temps long. Contrairement aux procédures qui l’emportent parfois sur la relation. J’ai pris conscience que j’avais besoin de ces ingrédients. »
Emilie – « Ma rencontre avec François-Xavier a joué sur toute la suite de ma carrière. Il m’a tout de suite offert un livre, ce n’était pas commun ! J’étais dans un moment de bascule où je découvrais de nouvelles missions. Il m’a beaucoup inspirée et m’a laissé à la manœuvre quand je proposais des idées. J’ai pu apprendre en me testant en même temps. Je n’avais jamais vécu ce type de relation managériale auparavant. Dans mes précédentes expériences, je n’étais pas forcément dans cet épanouissement professionnel, dans ce plaisir au travail. Il était aussi exemplaire, il s’appliquait à lui-même ce qu’il nous demandait de faire. Il m’a donné confiance en moi. Il m’en fallait beaucoup à ce moment-là ! Je venais d’avoir mon premier enfant. Il m’a poussée à me positionner sur un poste à responsabilités. Il veillait à ce que chacun puisse jouer son rôle et tranchait si nécessaire. Il a vraiment accéléré ma trajectoire. »
Elise Lebegue, 43 ans, ingénieure pédagogique à l’ECAM Rennes : « C’est dans son imperfection qu’il a su créer la relation parfaite »
« Cette rencontre managériale a eu lieu au début de ma carrière professionnelle, lors de mon premier stage. Ce directeur m’a ensuite proposé mon premier poste en CDI. Je suis restée dans cette entreprise une dizaine d’années. Je me souviens de la première fois où je l’ai vu dans l’encadrement de la porte. C’était un personnage imposant à la voix douce. Il savait s’affirmer tout en étant discret. Il était protecteur tout en laissant les autres s’émanciper. C’était un véritable paradoxe, mais d’humeur toujours égale. Cette constance était rassurante. Il me faisait confiance comme si j’avais de longues années de carrière derrière moi. Il m’a confié rapidement la responsabilité de toute une région de notre activité. Nous n’étions pas toujours d’accord, mais nous réussissions à en parler de manière constructive. Il m’a fait énormément grandir. Je voulais lui prouver que j’en étais capable. Je fonçais sans me poser de question. Il m’a poussée à prendre ma place. Même quand il savait que j’avais tort, il m’écoutait et restait calme. Il me laissait aller jusqu’au bout de mes idées quitte à faire des erreurs. Il n’y avait aucun risque, car il me faisait comprendre qu’il restait là derrière moi. Quand il est parti à la retraite, j’ai quitté l’entreprise un an après. Je n’avais plus le même intérêt au travail. Il n’y avait plus personne pour me challenger, me faire apprendre de nouvelles choses. La personne qui l’a remplacé m’ennuyait. Ce patron m’a appris à travailler, mais surtout à aimer mon travail. Sa passion était communicative. C’était un repère. Je pense encore beaucoup à lui maintenant que je suis manager à mon tour. Je me demande comment il aurait réagi à ma place. En fin de compte, c’est dans toute son imperfection qu’il a su créer la relation parfaite. Grâce à lui, j’ai trouvé du sens, de la sérénité et du plaisir à travailler. »