On la pensait morte et enterrée tout comme son compagnon d’aventure, le bonheur au travail. Ce dernier avait eu son acte de décès en 2018 avec l’ouvrage Happycratie d’Edgar Cabanas et Eva Illouz. A moins qu’il n’ait été son fossoyeur. Aucun avis n’est venu expliquer la disparition de l’entreprise libérée des radars des réseaux sociaux peu après la fin de son compère.
Tout juste a-t-on pu trouver par intermittence quelque billet de chercheur semblant refuser de voir que 10 ans après la déferlante du documentaire « le bonheur au travail » de Martin Meissonnier qui l’a révélé au grand public, la sauce n’a jamais pris. Les entreprises, dans leur écrasante majorité, n’en ont pas voulu.
Un désir et une envie plus qu’une mode
L’erreur est sans aucun doute d’avoir rangé l’entreprise libérée dans la catégorie des modes managériales. Ces dernières ont pour principe d’être adoptées massivement par les entreprises pour être ensuite remplacées par une autre. Si l’entreprise libérée s’est massivement implantée quelque part, c’est dans l’imaginaire des salariés qu’a su créer le documentaire de Martin Messonnier. En février 2015, on découvrait une autre approche du monde du travail. Il était enfin possible d’en finir avec la vision annonciatrice des temps modernes de Chaplin pour atteindre l’impossible : être heureux dans son job.
Ce documentaire a su révéler un désir puissant des salariés de passer à autre chose que cette approche taylorienne qui ne fait que toujours plus se renforcer quoi qu’en disent les promoteurs en innovations managériales. Trouver le bonheur au travail n’était plus une utopie. Porté par un storytelling remarquable sur une petite poignée d’entreprises, ce désir d’un autre monde se concrétisait par une envie d’entreprise libérée. Cette envie pouvait même se réaliser grâce à Liberté et Cie, le livre de Brian Carney et Isaac Getz. Dans sa préface, ce dernier précise que l’ouvrage constitue « une méthode… avec un principe et des étapes… pour libérer l’entreprise ».
La libération était à nos pieds, presque inéluctable. Il nous était même dit comment faire. La première critique de la méthode sera courageusement portée au plus fort de la vague du buzz, osant remettre en cause ce concept. « L’art de la guerre, c’est de soumettre son ennemi sans combat » selon Sun Tzu. De méthode ou concept, l’entreprise libérée se transmutera alors en philosophie. Il en sera de même pour les critiques de fond apportées. Il n’y aura jamais eu en 10 ans de vrais débats contradictoires sur les problèmes majeurs que porte l’entreprise libérée.
Ses promoteurs préfèreront renoncer à ce qui a constitué initialement son succès plutôt que d’affronter la contradiction. L’entreprise libérée ira même jusqu’à marquer ses distances en 2018 avec la notion de bonheur qui arrivait à son crépuscule, alors même qu’ayant été le déclencheur de son succès. Elle se positionnera sur un bien vivre beaucoup moins gênant que de se rallier à un quasi disparu. Une question de survie ? Pour quel combat ?
Un mythe, ses dieux, ses héros et le talon d’Achille
L’entreprise libérée est avant tout un mythe et un mythe n’a besoin d’aucune justification. Il peut tout se permettre, même renoncer à ce qui a permis sa création. Ce mythe a ses dieux : Michelin, Decathlon, Harley Davidson. Autant de grands noms considérés comme libérés et qui pourtant ne l’ont jamais été. L’important avec les dieux c’est d’y croire, pas qu’ils existent.
Il a aussi ses héros : Favi, Poult et Chrono Flex portés aux nues dans ce documentaire qui a su créer l’envie de libération. Le 1er n’était plus libéré depuis des années au moment du reportage. La performance incroyable prêtée au second est un bullshit. La libération du 3ème se rapproche plus d’une lapalissade qu’une révolution managériale, questionnant la véracité du récit. Les exploits des héros mythologiques sont des légendes. Les légendes, tout comme le storytelling qui a porté ces entreprises ne s’accrochent pas à la réalité.
Un mythe a besoin d’une armée pour les combats à venir en son nom. Face à des difficultés critiques de recrutement, elle a accepté toute entreprise se déclarant libérée ou même déclarée par qui que ce soit. Peu importe ce qu’elles font réellement. Ainsi, bien loin de la définition officielle de son « discours de la méthode », une entreprise est libérée du moment que quelqu’un le décide et quoi qu’elle dise ou fasse, même n’importe quoi. C’est sans aucun doute le talon d’Achille de cette incroyable saga.
Récemment, on a pu voir une start-up de 12 salariés se déclarer libérée, n’ayant pas de DRH. Les mythes ne meurent jamais vraiment tant qu’il reste des croyants. On pourrait invoquer l’Absurdie des réseaux sociaux quand l’entreprise renonce officiellement à quelque chose dont sa taille ne justifie aucunement le besoin. On peut le prendre aussi comme un rappel que le storytelling et la méthode de l’entreprise libérée se sont fondés en pointant du doigt des coupables faciles tout désignés qu’il fallait supprimer. On a licencié des salariés au nom de ce mythe. Et pour quoi ?
On a aussi vu il y a peu, une entreprise se déclarant libérée car donnant des congés illimités. Elle conforte ainsi ceux qui veulent voir dans cette saga une innovation managériale. Quand toute innovation peut se réclamer de l’entreprise libérée ou est alors l’innovation de l’entreprise libérée ? Surtout, innovation ne veut pas dire progrès. C’est de progrès dont a besoin le monde du travail, pas d’inventions brandies comme des solutions. La complexité ne s’approche pas à coup de solutions. C’est sans doute la plus grande faute originelle de l’entreprise libérée.