85 à 97 % des cadres supérieurs pensent que l’Union européenne restera influente sur la scène internationale dans les prochaines années, d’après l’étude* Voice of the Leaders of Tomorrow, publiée en mai 2025, et menée conjointement par le Nuremberg Institute for Market Decisions et le Symposium de Saint-Gall. À condition toutefois que l’Europe capitalise sur ses propres forces. « Nous nous sommes longtemps inspirés du modèle de leadership américain. Or, nous sommes par nature très différents des États-Unis. Et aujourd’hui, ce leadership pose problème pour diverses raisons », a affirmé José Manuel Barroso, ancien président de la Commission européenne, lors du 1er Forum de l’école du leadership de Paris, coorganisé la semaine dernière par l’ESCP Business School et la Fondation Prospective Innovation.
Désormais face à elle-même, l’Europe doit identifier et assumer les contours de son leadership dans le but de défendre ses valeurs et ses intérêts sur le plan international. « Renforcer notre leadership est une nécessité stratégique pour notre économie et nos entreprises », complète Maria Koutsovoulou, professeure à l’ESCP Business School. Dans un monde concurrentiel, « valoriser notre singularité nous permettra de nous distinguer des autres pays du globe, et ainsi de retenir nos entreprises, d’attirer des investisseurs ou des talents étrangers. Dans un contexte international en crise, l’Europe peut tirer son épingle du jeu. »
Des décisions par étape
Presque 7 leaders interrogés sur 10 (68 %) considèrent, en effet, l’influence culturelle européenne (valeurs, normes) comme « importante » pour le succès futur des entreprises. Aussi, afin que l’Europe se retrouve en bonne position pour mener une stratégie d’influence globale dans les années à venir, les deux experts rappellent l’une des principales caractéristiques du leadership européen : l’humanisme. « Nous sommes le berceau de l’humanisme depuis des siècles, en mettant l’humain au cœur de nos décisions », note-t-elle.
La course mondiale à l’intelligence artificielle en est la preuve. En dépit de l’exigence de rapidité qu’elle sous-tend, l’Europe a fait le choix de prendre le temps de la réguler. « Les États membres ont préféré réfléchir aux répercussions de ce nouvel outil numérique, plutôt qu’il devienne un danger pour l’humanité. L’IA Act (règlement européen sur l’intelligence artificielle entré en vigueur en 2024, ndlr) découle de cette réflexion », rappelle-t-elle. Autre exemple récent ? La réussite industrielle d’Airbus. « Les prises de décision par étape, en gouvernance partagée avec notre voisin allemand, a permis d’éviter les déboires de Boeing. L’avionneur américain a brûlé des étapes, ce qui a conduit à des accidents répétés ces dernières années« .
L’art du compromis
Cette dimension humaine se traduit également par la capacité à dialoguer des Européens, à faire des compromis avec leurs interlocuteurs. « Les Américains sont frontaux, les Chinois évasifs, tandis que les Européens savent trouver des compromis », estime l’ancien président de la Commission européenne. Si ce processus décisionnaire – consistant à prendre en compte les points de vue des différentes parties prenantes – est plus long, notamment dans un contexte réglementaire contraignant, « les chances pour qu’il débouche sur des réponses responsables et de long terme sont plus grandes », souligne la professeure. Dans le même temps, les décideurs européens ont la capacité à « prendre de bonnes décisions dans l’urgence » si la situation l’exige, précise José Manuel Barroso. « Le leadership européen est plus réactif que proactif en temps de crise, contrairement à d’autres pays comme la Chine, davantage dans l’anticipation. »
À noter que le Vieux Continent a dû adopter cette posture au regard de son contexte polyculturel. Il enregistre, en effet, la plus grande diversité concentrée sur le plus petit espace géographique au monde. Aussi, « nous avons pris l’habitude de gérer les différences, les désaccords. Nous n’avons pas peur de la complexité. Au contraire, nous savons composer avec, faire face à l’adversité ensemble », note-t-elle.
Le scepticisme des jeunes dirigeants européens
Si les dirigeants européens interrogés sont enclins à inventer de nouveaux modèles afin de répondre à ces défis stratégiques, les plus jeunes d’entre eux semblent toutefois moins optimistes quant à l’influence future de l’Europe à travers le monde. Comme l’indique le graphique ci-dessous, 47 % des dirigeants français expérimentés pensent que l’Europe aura une influence certaine dans les prochaines années, alors que seuls 20 % des jeunes dirigeants le pensent. On observe une dynamique similaire en Allemagne (45 % contre 26 %), et un écart générationnel encore plus important en Angleterre (62 % contre 19 %). En revanche, ils s’accordent à dire que l’influence grandissante des BRICS sera, elle, inévitable.
Prospective de l’influence globale par pays dans les 15 prochaines années.
Source : Etude « Voices of the Leaders of Tomorrow », Nuremberg Institute for Market Decisions (mai 2025).
Et la professeure de conclure : « Nous vivons une période de rupture inédite. L’Europe et ses dirigeants doivent trouver leur place dans le monde, imposer leur vision du leadership, grâce à des valeurs européennes uniques. Nous en avons la capacité avec des pépites européennes, ainsi qu’une multitude de décisions éthiques et durables sur des sujets majeurs comme le numérique et l’environnement ».
*L’étude « Voices of the Leaders of Tomorrow » a été menée entre janvier et février 2025 par le Nuremberg Institute for Market Decisions et le Symposium de Saint-Gall. Au total, 808 leaders de demain ont participé en ligne, tandis que 275 dirigeants expérimentés ont été interrogés par téléphone et écrans partagés.