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Transformation organisationnelle : quand la rupture devient la meilleure stratégie

Cet article est issu du dossier "Chroniques d'experts"

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Et si la plus grande transformation organisationnelle n’était pas née d’un plan mais d’une urgence collective ? Retour sur une rupture silencieuse mais spectaculaire : le télétravail massif comme démonstration éclatante de l’innovation par le collectif.

On associe l’innovation aux nouveaux produits, oubliant qu’elle concerne aussi les transformations organisationnelles. Ce marché est dominé depuis plus de vingt ans par quelques grands cabinets avec une méthodologie bien rodée, visant les grands groupes et ETI. Imaginer une transformation comme innovation de rupture paraît improbable, et pourtant, la mise en place du télétravail massif durant la crise sanitaire en est un exemple frappant. En 24 heures, les entreprises ont accompli ce qui prend habituellement 18 mois, sans appliquer les principes classiques de transformation. C’est une disruption sans précédent, alignée avec les fondamentaux de l’innovation de rupture.

Une rupture sur le marché des transformations organisationnelles

Clayton Christensen a théorisé le concept d’innovation de rupture dans son ouvrage Le dilemme de l’innovateur (1997), suivi de nombreux autres. Il distingue deux types d’innovation : l’innovation continue, qui améliore l’existant (comme dans l’automobile avec les nouvelles versions de modèles), et l’innovation de rupture, qui transforme le modèle d’affaires. On cite souvent la photographie numérique remplaçant l’argentique ou les compagnies low cost qui ont démocratisé l’aérien. Depuis la fin du siècle dernier, les transformations organisationnelles ont été quasi entièrement confiées à des cabinets de conseil. Leur approche, inchangée depuis plus de 20 ans, repose sur des benchmarks d’effectifs, des best practices et une forte standardisation. La cible est fixée dès le départ, imposée aux unités opérationnelles, chargées de la mise en œuvre avec quelques marges d’ajustement. Cette méthode a évolué par petites touches, dans une logique d’innovation continue. Par exemple, au début, c’était aux managers encore en poste de « se débrouiller » pour trouver un mode de fonctionnement optimal malgré les contraintes. Aujourd’hui, on demande à tous les managers – y compris ceux dont le poste est menacé – de réfléchir au futur fonctionnement de l’organisation. Dans ce contexte figé, la mise en place du télétravail massif a constitué une véritable innovation de rupture. Elle a brisé tous les codes établis du marché des transformations organisationnelles, avec des résultats inédits.

Pourquoi est-ce bien une innovation de rupture ? 

La mise en place du télétravail massif durant la crise sanitaire est une innovation de rupture et sans aucun doute la plus remarquable constatée. Cette transformation s’est opérée sans étude initiale, benchmarks ou best practices, ainsi que sans structure cible prédéfinie, sans gestion de projet ou équipe dédiée, et sans l’intervention significative de consultants.

On retrouve par ailleurs dans la mise en place du télétravail massif des principes forts de l’innovation de rupture

  • Un nouveau modèle d’affaires : une réappropriation de la transformation par les acteurs internes.
  • Un démarrage lacunaire : un fonctionnement dégradé au départ, mais efficace.
  • Le ciblage de segments négligés : les PME, hors du radar des grands cabinets.
  • La remise en cause des facteurs traditionnels de performance, déjà obsolètes avant même la crise.

Un business model et une stratégie à bout de souffle ? 

L’affaire McKinsey pendant la crise sanitaire a ébranlé la confiance envers les cabinets, mais c’est surtout l’arrivée de l’IA générative qui fragilise leur business model : facturation, formation des juniors, efficacité. Pourtant, bien avant cela, les limites de la stratégie dominante étaient visibles : 70 % des transformations n’atteignent plus leurs objectifs. Le télétravail massif a démontré que le problème ne vient pas des entreprises, mais d’une méthodologie fondée sur une logique d’effort constant des salariés, face à des contraintes imposées. La rupture observée montre qu’une approche plus simple, moins coûteuse, et plus efficace est possible.

Pourquoi un tel choc a-t-il été passé sous silence (ou presque) ? 

Pour pouvoir changer, innover, ou encore ici comprendre l’innovation, il faut commencer par accepter de regarder, ce qui n’est pas si aisé à faire. Ce n’est pas si simple :

  • D’autres urgences ont capté l’attention, notamment la naissance du travail hybride.
  • Le modèle des cabinets étant menacé, certains évitent le sujet ou le minimisent : « elles n’avaient pas le choix » n’explique en rien la réussite.
  • Les entreprises, absorbées par leurs enjeux quotidiens, n’ont pas toujours les ressources pour questionner ce succès.
  • L’illusion de la facilité masque la véritable performance du collectif.

Et pourtant la mise en place du télétravail massif a permis un puissant rappel, celui de la force du collectif de travail. Passer à côté dans un monde que l’on dit toujours plus complexe serait se priver de nombreux enseignements et d’un avantage concurrentiel énorme.  

Une démonstration par l’exemple de la puissance du collectif  

Depuis le début du XXIe siècle, l’engagement figure parmi les priorités RH, bien que son niveau reste faible depuis bientôt 15 ans. Difficile, dans ce contexte, de parler de sursaut individuel pour expliquer le succès du télétravail massif. La crise a ravivé des notions délaissées comme le lien social et la force du collectif.

C’est là qu’il faut chercher avant tout les causes majeures ayant permis de réussir l’impossible. Parmi les clés de réussite du télétravail massif, la mobilisation des salariés prend ainsi une place prépondérante. Cette crise, nous a rappelé ce que la sociologie des organisations nous confirme depuis toujours : la mobilisation est spontanée. Sans elle, il n’aurait pu y avoir cet élan ayant permis d’enclencher une transformation éclair. On a ici un joli pied de nez à ceux qui voudraient que les acteurs soient nécessairement résistants aux changements.  

La force de l’innovation par rapport à l’invention 

Selon le sociologue des organisations Norbert Alter, l’innovation résulte d’une appropriation collective, là où l’invention est imposée verticalement. Le télétravail a été fait par et pour les salariés, ce qui est peu commun dans les transformations majeures. Elle a eu pour unique raison d’être d’apporter de la valeur au collectif de travail là où historiquement les grands groupes y voient la priorité d’en baisser le coût. Cette particularité du « par et pour » a sans aucun doute fait la différence. Le résultat est sans appel.  

D’autres leviers ont été activés pour réduire la variable temps, tout en obtenant des résultats inédits. Dans un monde que l’on dit toujours plus complexe, la capacité à transformer est une nécessité. Mais trop souvent, on transforme pour ne rien changer. Ce qui est et restera longtemps comme la plus remarquable des transformations dans l’histoire des organisations, nous offre une autre voie gagnante. Les pistes sont d’autant plus faciles à explorer qu’elles ont été vécues. Aux décideurs maintenant de se réapproprier la stratégie. Regarder en face, c’est déjà rendre l’impossible possible.

1 commentaire

  1. JM42

    Bonjour,
    Article intéressant. « Une rupture silencieuse mais spectaculaire : le télétravail massif comme démonstration éclatante de l’innovation par le collectif », en effet, peut-être que les collectifs n’ont pas eu le choix que d’être très innovants, mais à quels couts de santé pour les individus concernés ?

    Parlons nous des impacts sur la santé physique ? (sédentarité accrue, douleurs musculaires, troubles musculo-squelettiques et prise de poids… fatigues visuelles liées à l’augmentation du temps passé devant les écrans…).

    Parlons-nous des troubles du sommeil, d’anxiété, de conflits intra-familiaux, des ruptures des équilibres de vie professionnelle/personnelle, de l’isolement social issu du manque de contact physique avec ses collègues (induisant par ailleurs les dégradations des process de régulation des activités de travail, de même que la disparition de soutiens hiérarchiques ou collectifs) ?

    Et au final, de tous ces impacts, quels sont les couts financiers, humains, désorganisationnels directs et indirects sur nos organisations (Société comme sociétés) ? Quel pourrait être la facture totale de ces surcouts que nous payons probablement encore en termes d’absentéisme, de désinvestissement dans le travail…

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