Avant de prendre une décision, « nous pensons que nous paierons tôt ou tard le prix de ne pas avoir écouté la voix de la raison. Mais, en réalité, nous paierons bien plus cher le fait de ne pas avoir écouté sa propre voix », peut-on lire, en préambule, dans l’ouvrage « Au fil des séances. Une thérapie pour redécouvrir ses besoins véritables et s’offrir un nouveau départ » (Eyrolles), de Déborah Romain-Delacour. L’autrice, également docteure en psychologie, entend faire (re)naître les désirs qui sommeillent en chacun, pour prendre de bonnes décisions, en déjouant les pièges des injonctions extérieures, et se donner le pouvoir d’agir.
La pyramide de Maslow
Selon elle, il s’agit en effet de s’affranchir de contraintes telles que la quête d’un statut socialement valorisé, de la reconnaissance de ses pairs ou de l’intégration dans un groupe donné. « Le besoin d’accomplissement s’exprime beaucoup à travers des objectifs matériels ou des indicateurs chiffrés. Les besoins immatériels sont tout aussi essentiels, mais ils sont souvent niés », indique-t-elle.
Dans les années 1940, le célèbre psychologue américain, Abraham Maslow, a conceptualisé la théorie des besoins fondamentaux. Depuis, elle est devenue l’une des approches les plus influentes pour comprendre ce qui motive les comportements humains. Cette théorie, toujours d’actualité, postule l’existence d’une hiérarchie des besoins organisée en plusieurs niveaux. Elle s’appuie sur l’idée que certains d’entre eux doivent être satisfaits pour que d’autres puissent émerger. Les besoins sont classés en 5 catégories :
- Les besoins physiologiques (les nécessités de base, comme la nourriture, l’eau, l’air, le sommeil, la reproduction).
- Les besoins de sécurité (ce qui touche à la stabilité : protection physique, sécurité financière, bonne santé).
- Les besoins d’appartenance (relations amicales, familiales, amoureuses). Après avoir assuré sa sécurité physique et matérielle, l’être humain veut se sentir accepté, aimé et intégré dans un groupe social.
- Les besoins d’estime sont liés à la reconnaissance et au respect, tant de soi-même que d’autrui.
- Les besoins d’accomplissement, c’est-à-dire la réalisation de son plein potentiel (authenticité, sens existentiel, etc).
D’après la psychologue, trois autres besoins majeurs existent. Ils sont pourtant relégués au second plan :
- Les besoins cognitifs (explorer, apprendre, comprendre le monde).
- Les besoins esthétiques (l’art, la beauté, l’harmonie, l’équilibre).
- Les besoins de transcendance (la spiritualité, l’universalisme, la connexion à quelque chose de plus grand que soi).
Inversion des besoins fondamentaux
De nombreuses personnes, non-alignées avec leurs besoins, font face au « syndrome de Maslow ». Soit une inversion des besoins humains. Ce n’est pas une pathologie, rapporte l’autrice dans son livre, mais un mécanisme psychologique qui peut s’exprimer au moins une fois dans la vie. Il correspond à l’affichage volontaire ou involontaire de faux besoins personnels permettant de s’accorder avec la norme d’accomplissement de soi – correspondant aux attentes supposées de l’entourage. Cela entraîne un non-respect de la hiérarchie des besoins chez certains, « pouvant aller jusqu’à la crise existentielle, jusque-là sous-jacente ».
Le « syndrome de Maslow » est une stratégie de survie sociale, déclenchée par des impératifs sociaux contemporains qui enjoignent à chaque individu de maximiser son potentiel dans tous les domaines de sa vie (professionnel, familial, affectif). « Cette norme transforme l’épanouissement en une obligation morale et en un critère central de valeur sociale », développe-t-elle. Elle repose sur l’idée que la bonheur et la légitimité dépendent de sa capacité à s’auto-déterminer, à performer, à se surpasser en permanence.
Des symptômes, associés à ce syndrome, finissent par se manifester : anxiété, troubles relationnels, difficulté de communication, sentiment de solitude, repli sur soi, situation de rupture, insatisfaction chronique ou encore sentiment de fausse identité. Ce phénomène est amplifié par une difficulté à se comprendre soi-même, à identifier ses propres pensées, émotions, motivations, valeurs, forces, faiblesses ou bien comportements. Il émerge d’autant plus que les individus redoutent le rejet ou recherchent la reconnaissance. « Certains besoins n’étant pas jugés comme socialement valorisants, l’ordre des besoins personnels n’est pas respecté. Il suffit parfois d’un micro-évènement pour que l’édifice s’effondre. La crise jusqu’ici dormante se réveille en sursaut. »
Déclenchement de la crise (parfois existentielle)
La trajectoire, en l’occurrence professionnelle, n’est donc pas en adéquation avec les aspirations profondes de la personne. Les prises de décision peuvent être dissonantes, car non-alignées, et susceptibles d’entraîner des perturbations dans les relations interpersonnelles, et à terme, une orientation de vie non satisfaisante. Plus le temps passe, plus le déséquilibre ressenti augmente.
Lorsque la crise se déclenche, elle peut être existentielle, car elle pousse l’individu à « une remise en question profonde, longue et douloureuse. » Il s’interroge alors sur le sens de sa vie, ses choix, sa place dans le monde. Les repères habituels (valeurs, croyances, rôles sociaux, projets) sont profondément ébranlés – ce qui provoque souvent un sentiment de vide, d’angoisse, de désorientation ou encore d’absurdité. Mais, ce moment de bascule momentané porte en lui un fort potentiel de transformation : il peut mener à une réévaluation des priorités, une recherche de sens renouvelé, des décisions fortes pour changer ce qui ne convient plus, etc.
Chercher le but à atteindre
Aussi, pour y parvenir, plusieurs étapes (non-exhaustives) sont envisagées par Déborah Romain-Delacour :
- Adopter une posture d’ouverture et de confiance face aux changements (nécessaires et à venir).
- Identifier ses besoins prioritaires et commencer à y répondre.
- Se tourner éventuellement vers un thérapeute/coach pour évoluer positivement grâce à un lien stable.
- Interagir avec les autres au gré des opportunités (l’interaction la plus infime transforme un morceau de notre réalité).
- Prendre également du temps pour soi, au calme (laisser vagabonder les idées pour faire émerger une solution).
- Etre en congruence avec soi-même : se demander qui l’on est, ce que l’on veut véritablement et comment y arriver, sans se soumettre au regard d’autrui. Les suppositions et les interprétations mènent de toute façon à des malentendus.
- Prendre conscience du but à atteindre et exprimer ses nouveaux besoins.
Pour conclure, termine l’autrice, « chercher la reconnaissance d’autrui nous éloigne de nous-mêmes. La clé réside dans la simple connaissance de notre être. Moins l’on sait qui l’on est, plus nous sommes tentés de nous accrocher à nos accessoires, aux rôles que nous jouons, à ces fausses représentations qui ne deviennent rapidement que souffrance (…) En prenant conscience de ce mécanisme, nous pouvons commencer à rechercher un accomplissement réel, pleinement ressenti de l’intérieur. »
- Pour aller plus loin, découvrez le livre en intégralité de Déborah Romain-Delacour, « Au fil des séances. Une thérapie pour redécouvrir ses besoins véritables et s’offrir un nouveau départ » (Eyrolles), publié en mars 2026.
Précision utile : l’article de Maslow (A Theory of Human Motivation, Psychological Review, 1943) ne contient aucune pyramide. Le schéma est une invention de consultants des années 1960 (voir Bridgman, Cummings & Ballard, « Who Built Maslow’s Pyramid? », Academy of Management Learning & Education, 2019). Quant au séquençage strict des besoins (sur lequel repose le « syndrome » décrit ici ), il est contredit par la recherche depuis un demi-siècle (Wahba & Bridwell, 1976 ; Tay & Diener, 2011, données Gallup sur 123 pays : les besoins opèrent en parallèle, pas en étages). Diagnostiquer une « inversion » de cette hiérarchie revient donc à mesurer un écart à un modèle que la psychologie a abandonné. On peut légitimement critiquer les injonctions contemporaines à l’accomplissement, mais pas depuis un schéma que ni Maslow ni les données ne soutiennent.