Julia de Funès - crédit Hannah Assouline
Management

Julia de Funès, philosophe : « La nuance n’est pas une faiblesse, mais une fermeté intérieure »

Dans son livre "Pensées distinguées" (Editions de L'Observatoire), la philosophe Julia de Funès évoque notamment l'art de réfléchir avec justesse, discernement et nuance. Selon elle, retrouver le goût d'une pensée exigeante n'est pas un luxe réservé à une élite, mais, au contraire, une compétence indispensable à cultiver pour les managers, comme pour leurs équipes, afin de mieux communiquer. Rencontre*.

Quelle est la différence entre un affrontement stérile et un désaccord fécond ?

Julia de Funès (JdF) – Un affrontement stérile, c’est quand vous cherchez à avoir raison de l’autre. C’est un triomphe personnel qui est recherché. A l’inverse, quand on a un désaccord fécond, on cherche à rendre raison d’un phénomène. On cherche une vérité et à avancer dans les idées. Ce n’est pas l’ego qui parle, mais l’exigence intellectuelle. Il y a certes un adversaire à combattre, mais pas un ennemi à abattre pour autant. Pour abattre quelqu’un, on peut utiliser l’insulte, l’outrance, la disqualification. On peut aussi privilégier l’idéologie sur le souci de la vérité. C’est le cas lors d’affrontements stériles. La discussion est faussée. Il n’y a plus d’éthique. Ce n’est pas la même logique, les mêmes moyens, ni la même finalité.

Comment, justement, avoir une conversation éthique ?

JdF – Une conversation éthique revient à parler au niveau des idées et pas des identités. On entend souvent des arguments associés à la personnalité d’une personne : « Vous dites cela parce que vous êtes une femme de 50 ans et hétérosexuelle ». Cependant, cette essentialisation met très vite fin aux échanges entre deux interlocuteurs. Car, les identités sont très sensibles à la flatterie et très réfractaires à la critique. Dès qu’on critique un point de vue qui est considéré comme identitaire, la personne est touchée. Elle considère cela comme une offense, un préjudice, une atteinte à son intégrité physique ou morale. Le débat est clos. Alors que quand on débat au niveau des idées, on peut aller très loin dans la discussion, voire dans une forte contradiction. On peut s’écharper, mais de manière sympathique, bienveillante. Depuis Aristote, une idée vraie est celle qui dépasse les contradictions. Il ne faut pas prendre la contradiction pour une humiliation, ni la confrontation pour un conflit interpersonnel.

Ces échanges nécessitent-ils de la nuance ?

JdF – Aujourd’hui, nous confondons vraiment le bruit et l’éloquence. La mesure, ce n’est pas une faiblesse. Nous en avons souvent une idée péjorative. Nous pensons que c’est le « pas de vagues », de la modération, une posture tiède. Je pense, au contraire, que la nuance nécessite une fermeté intérieure, une force personnelle. C’est plus facile de tomber dans la démesure, dans l’outrance, l’insulte, la disqualification de l’autre. La démesure soulage en tombant dans le tout ou rien. La mesure, c’est un équilibre à tenir pour maintenir les distinctions. Cela exige beaucoup plus de force de se contenir, que de tomber dans la démesure. La mesure permet d’éviter tous les travers que l’époque actuelle nous pousse à embrasser.

Est-ce que la bienveillance est également indispensable ?

JdF – Nous sommes, en effet, tous pour la bienveillance. Toutefois, à force de vider ce terme de sa substance, les managers n’osent plus dire ce qu’ils pensent à leurs collaborateurs. Ils préfèrent rester dans la neutralité – qui est une illusion. Le résultat est que nous faisons de la bienveillance, de la complaisance, du non-dit. Or, il n’y a rien de plus malveillant que le non-dit ainsi que la complaisance. Là encore, le désaccord peut exister quand il y a du respect, de l’écoute, essayer de comprendre l’autre, le défier dans ses idées pour le faire progresser et soi-même le défier en retour. Ensemble, nous allons nous élever.

Enfin, les managers doivent-ils privilégier l’art du dialogue à celui de la communication ?

JdF – Il y a eu du bon dans la communication non violente. Nous avons quitté un monde du travail très autoritariste, paternaliste, vertical, odieux et agressif. Mais, comme je le dis dans mon livre, les bonnes intentions de départ peuvent se retourner en leur contraire. Quand la communication devient un polissage de tous les mots. Quand on utilise les mêmes éléments de langage, les mêmes mots-valise, les mêmes émotions faciles. A ce moment-là, on caresse les oreilles, plus qu’on éveille les esprits. Lorsque la communication cherche à aplanir les discussions, l’acuité d’un débat, alors elle édulcore tout et ne permet pas un débat véritable. La vraie communication, elle, suppose qu’il y ait des heurts parfois. Ils font partie d’une conversation entre deux personnes. Mais, ces désaccords permettent une véracité, une authenticité que parfois les formations non violentes ont voulu effacer. Il ne faut pas trop s’éloigner de soi-même.

*Interview réalisée par Fabienne Broucaret dans le cadre d’un Management Talks, organisé le 18 juin 2026 par Courrier Cadres et la Maison du Management. Voir le replay complet.

Crédit photo : Hannah Assouline

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