En 2025, année de la santé mentale comme grande cause nationale, la parole se libère. Le journaliste Nicolas Demorand témoigne de sa bipolarité dans son livre Intérieur nuit (Les arènes). Que faut-il savoir pour mieux comprendre cette maladie mentale, mieux accompagner les personnes concernées et créer des environnements de travail plus inclusifs ?
1° La bipolarité, une maladie méconnue, bien différente de simples sautes d’humeur
« La bipolarité est un trouble de l’humeur caractérisé par l’alternance de phases dépressives sévères et de phases dites « maniaques » ou « hypomaniaques », explique le Docteur Baudelocque, directeur médical et prévention chez Efficience Santé au Travail. Ces variations ne relèvent pas de simples sautes d’humeur : elles sont intenses et peuvent avoir un impact profond sur la vie quotidienne. »
Concrètement, la phase maniaque peut notamment se traduire par une « logorrhée intarissable, la personne passant sans cesse d’un sujet à l’autre », « une exaltation, avec des pics de joie poussés à l’extrême » et un « rythme très speed ».
A l’inverse, la phase dépressive, aussi appelée phase de mélancolie en médecine, peut se traduire par des « pleurs des heures durant », « des troubles de la mémoire » ou encore de « l’autodépréciation » et peut aller jusqu’à « un risque sévère de suicide ».
« Ce n’est pas une question de personnalité fragile ou instable, c’est une pathologie médicale, probablement d’origine génétique, qui nécessite un accompagnement et un traitement médical adaptés », prévient le Docteur Baudelocque. Selon une enquête menée par l’association Bipolarité France auprès des malades en 2023, le délai de diagnostic de la bipolarité dépasse encore 15 ans pour 20 % des patients. Selon cette enquête, il faut entre deux et cinq ans pour obtenir la confirmation du diagnostic pour 50% des personnes interrogées.
2. Ses effets sur le travail sont réels, mais peuvent être atténués
Les symptômes peuvent affecter la concentration, la prise de décision, l’énergie ou encore les interactions sociales. Pendant une phase dépressive, la personne peut se sentir épuisée, démotivée, en retrait. Lors d’une phase haute, elle peut être dans une forme d’euphorie, d’agitation, avec parfois des excès.
« La phase maniaque, quand elle est modérée, peut avoir du bon, précise le Docteur Baudelocque. Elle permet de travailler vite, à un rythme soutenu, de se lever très tôt en se sentant plein d’énergie. » A l’inverse, si cette phase est excessive, certaines personnes n’arrivent plus à dormir et finissent donc par être très fatiguées. Eric, 45 ans, technicien back-office, raconte ainsi dans un témoignage en vidéo, réalisé par Efficience Santé au travail, des « épisodes de somnolence au travail » ou des périodes « de désintérêt total » pour ses missions. Ces fluctuations peuvent rendre difficile le maintien d’un rythme de travail « classique », surtout si l’environnement n’est pas adapté ou si la maladie n’est pas comprise.
3. Les préjugés ont la vie dure, mais la parole se libère
Non, être bipolaire ce n’est pas être fou ou déficient mental ! Les personnes atteintes de troubles bipolaires craignent souvent d’être stigmatisées, jugées ou écartées à cause de tels préjugés. En partageant son expérience, le journaliste Nicolas Demorand contribue à faire mieux connaître cette maladie, à lever le voile sur les difficultés qu’elle entraîne, mais aussi à montrer qu’on peut vivre avec cette maladie, travailler, réussir, contribuer. Parler, c’est également protéger et aider les autres : en rendant visible l’invisible, on crée des repères, on normalise le recours à l’aide.
« Ce genre de prise de parole émanant de personnalités est fondamental, insiste le Docteur Baudelocque. Cela montre que cette maladie peut toucher tout le monde, même des personnes brillantes, intelligentes, aux talents reconnus. Et cela peut aussi encourager d’autres malades à sortir du silence. » Rappelons qu’en France, l’Assurance maladie estime que jusqu’à 2,5% de la population serait atteinte d’un trouble bipolaire, soit environ 1,6 million de personnes. Les entreprises ont un rôle à jouer pour encourager cette libération de la parole, sans pour autant l’imposer : cela passe par un climat de confiance, de bienveillance, et une écoute sans jugement.
4. Managers et collègues peuvent devenir des soutiens
Il ne s’agit pas de devenir psychologues ou médecins, mais d’adopter des attitudes simples :
- Écouter sans minimiser ni dramatiser.
- Respecter le choix de la personne de parler (ou non).
- Être ouvert aux ajustements : horaires, charge de travail, télétravail ponctuel, etc.
- S’informer : comprendre, c’est déjà aider.
Les erreurs les plus fréquentes ? Penser que « tout est dans la tête » (Nicolas Demorand insiste sur la douleur profonde ressentie en phase dépressive, douleur invisible mais bien réelle), qu’il faudrait « juste faire un effort », faire des blagues déplacées ou ignorer les signaux d’alerte. « Chacun, à son échelle, à un rôle à jouer, souligne le Docteur Baudelocque. Les entreprises peuvent former les managers pour les sensibiliser à la santé mentale, mais aussi l’ensemble des collaborateurs via, par exemple, des formations de Premiers Secours en Santé Mentale (PSSM). Cela permet que chacun soit vigilant. »
Ses conseils pour aider un collègue bipolaire ? « Être attentif aux changements, quand il y a une rupture dans son comportement, et poser des questions ouvertes. Vous pouvez, par exemple, lui dire « J’ai l’impression que tu es fatigué, comment puis-je t’aider ? Sais-tu qu’il y a tel dispositif dans l’entreprise qui pourrait peut-être te servir ? » Le manager peut, quant à lui, solliciter les RH. Mais attention à respecter les limites. L’idée c’est d’écouter et d’orienter, pas de prendre soi-même en charge. »
5. Un environnement plus inclusif sera bénéfique à toute l’entreprise
Inclure les personnes vivant avec un trouble bipolaire, c’est aussi reconnaître leur valeur, leurs compétences, leur contribution. Et ne pas seulement insister sur les effets négatifs de cette maladie mentale. Un cadre de travail bienveillant, souple et respectueux de chacun bénéficie à toute l’équipe — pas seulement aux personnes concernées par les maladies mentales.
Les entreprises peuvent agir concrètement :
- Sensibilisation des équipes à la santé mentale et aux handicaps invisibles.
- Mise en place de référents santé mentale.
- Accompagnement personnalisé via la médecine du travail.
- Intégration du sujet dans les politiques QVCT.
- Application dédiée à la QVCT/Santé mentale, avec une ligne d’écoute psy.
- Proposer une couverture mutuelle prenant en charge l’accompagnement des maladies mentales.
Mieux comprendre la bipolarité, c’est déjà faire un pas vers plus d’humanité au travail.
Et si 2025 devenait enfin l’année où la santé mentale sortait de l’ombre — durablement ?