Management

Management : sortir du piège des indicateurs pour renouer avec le terrain

Comment une œuvre littéraire peut-elle éclairer le fonctionnement des entreprises contemporaines ? À travers "La carte et le territoire" de Michel Houellebecq, qui a reçu le prix Goncourt et a été vendu à plus de 900 000 exemplaires, Thierry Nadisic interroge comment les modèles de gestion peuvent faire perdre le lien avec le travail réel et quels sont les moyens concrets de bâtir un management humain et utile. Un pont saisissant entre fiction humaniste et réflexion managériale.

Explorer la perte de sens du management en voyageant de la littérature à l’entreprise

Le roman La carte et le territoire de Michel Houellebecq est un outil puissant pour analyser une dérive de l’entreprise contemporaine vers un pilotage à partir de modèles financiarisés de représentation et de mesure découplés du travail réel. Quelles sont les formes de déconnection mises en évidence dans le roman ? Comment peut-on s’en inspirer pour éclairer les enjeux du management contemporain ?

Quand la carte remplace le territoire : la démonstration de Houellebecq

Le roman de Houellebecq nous fait ressentir la tristesse, le dégoût et la colère, tour à tour ou de façon mêlée, de la découverte des mécanismes par lesquels notre société organise sa déshumanisation.

Jed, le héros du roman, rencontre le succès sur le marché de l’art en créant des œuvres à partir de cartes Michelin ou de photographies de professionnels qui sont des représentations déconnectées de la vie et du travail véritables. Il navigue par ailleurs dans une société où la relation est devenue une marchandise, en concurrence avec d’autres, qui ne laisse guère de place à l’intimité. Il ne peut plus s’orienter dans un monde où la déhiérarchisation des valeurs amène à mettre Sartre au même niveau que Beigbeder. Enfin, il évolue sans réagir dans un brouhaha médiatique qui remplace une relation fraiche au monde par un discours qui justifie sa déshumanisation. Du fait de sa sur-adaptation à ce fonctionnement sociétal contemporain, Jed ne parvient pas à prendre conscience ni à exprimer sa souffrance. Il ne réussit qu’à transformer une solitude extrême et une profonde perte de sens en addiction au travail et en vente de ce qu’il a produit sur un marché.

Les modèles alternatifs qui pourraient mettre en cohérence la production, la communauté humaine et le sens de l’existence sont les utopies du dix-neuvième siècle, comme celle de William Morris, qu’on a malheureusement abandonnées. Aujourd’hui, il n’y plus que le corps qui résiste. Jed ne peut s’empêcher de vomir de dégoût à l’occasion d’un événement réunissant les personnalités des médias. Mais cette réaction ne se transforme pas en action politique. Même la mort est absorbée par la logique marchande et administrative : l’euthanasie de son père devient une prestation commerciale sans humanité. La fin du roman amène à penser qu’aucune voie de sortie n’est possible pour répondre à nos besoins existentiels. La végétation y est montrée comme envahissant d’anciennes structures industrielles abandonnées. Mais ce retour à la nature est à son tour l’objet d’une médiation artistique qui trouve une valorisation sur le marché de l’art.

En management, redonner au territoire la place prise par la carte

Cette perte du lien à l’autre, à soi, au monde, et en fin de compte au sens de l’existence, mis à jour avec pertinence et élégance par Houellebecq dans son roman, rencontre un écho dans la vie des entreprises contemporaines. La carte, sous forme de modèles de gestion, tend à remplacer le territoire du travail et de l’humain. Quelle est l’ampleur de cette déconnection ? Peut-on encore y remédier ?

De nombreux métiers se sont développés dont l’objectif consiste produire des modèles et à les gérer en construisant des tableaux de reporting faits de quelques indicateurs financiers au service de la maximisation actionnariale. Souvent ces modèles ont perdu le contact avec l’activité réelle des salariés qui consiste en savoir tacite, dépassement des contraintes du travail prescrit, coopération concrète. Ils se transforment alors en instruments de pilotage autonomes et de décision abstraite éloignés de la réalité vécue. Les cibles de l’action managériale deviennent en effet les indicateurs eux-mêmes au détriment des faits réels. Le résultat est un désengagement massif de la part des salariés qui a été identifié par de Gaulejac et Aubert dès le début du vingt-et-unième siècle puis largement documenté.

Mais contrairement à la perspective pessimiste du roman, il y a une issue : rapprocher les modèles du réel. Des travaux séminaux ont ouvert la voie : Crozier a montré que les acteurs utilisent les cartes pour reconfigurer les territoires, Mintzberg a repéré comment des stratégies gagnantes émergent dans les interstices de cartes inadaptées, Midler a étudié comment la réussite d’un projet n’est possible que lorsque le modèle se reconnecte en permanence avec le réel.

Aujourd’hui de nombreuses pratiques de management œuvrent dans ce sens. La réglementation favorise la prise en compte des contraintes écologiques et sociales, par exemple la loi Pacte qui introduit le statut d’entreprise à mission. De nouvelles formes d’organisation développent la subsidiarité et le pouvoir d’agir pour rapprocher la décision du terrain. Le leadership devient plus partagé, ce qui introduit l’expression des salariés dans les processus de prise de décision. Des méthodes de management donnent plus de place aux émotions, à l’empathie et à la qualité des relations. Des batteries d’indicateurs complémentaires prenant en compte le travail réel, la satisfaction et l’engagement des salariés sont utilisés. Ces pratiques se diffusent. Elles limitent, au moins en partie, la déconnection du management d’avec le travail réel.

Un management centré sur le travail humain reste possible

Le roman de Houellebecq est un excellent diagnostic de la déshumanisation de nos sociétés résultant de l’écart entre les représentations et la vie réelle. On observe une tendance équivalente dans l’entreprise. Le développement des réseaux sociaux et de l’intelligence artificielle accentue le mouvement. Mais une autre force contraire est à l’œuvre dans les pratiques managériales qui permet aux entreprises de continuer à fonctionner en prise avec la réalité du travail humain. Un équilibre instable en résulte. La question du côté vers lequel il penchera demain reste ouverte.


L’amélioration continue du management par la littérature

Chaque bimestre découvrez un chef d’œuvre littéraire et les leçons managériales qu’il inspire.

Retrouvez le premier article de cette série :

Quand le pouvoir dérape : comprendre les abus pour mieux manager

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