En France, 500 000 à 1,5 million de femmes seraient dépendantes de l’alcool. Cette addiction est souvent le résultat d’un ou de plusieurs évènements traumatiques, de chocs insurmontables. Mais, les chiffres restent approximatifs tant la culpabilité impose le silence, notamment dans la sphère professionnelle. C’est pourquoi, le documentaire « L’alcool au féminin, elles brisent le tabou », réalisé par Alexandra Combe, diffusé sur France 5*, ce mardi 13 mai, invite les femmes concernées à prendre la parole, y compris auprès de leur employeur, dans le but de mettre un terme au cercle infernal dont elles sont victimes.
Des célébrités, comme Muriel Robin, et des anonymes, comme Laurence Cottet, racontent leurs histoires. Cette dernière s’est notamment écroulée sur scène, il y a une quinzaine d’années, devant des centaines de personnes lors de la cérémonie des vœux de son entreprise. Cette ancienne dirigeante au sein d’un groupe de BTP, et désormais fondatrice d’un cabinet de conseil en addictologie, avait trop bu. Une fois de plus, la fois de trop ! Quelques jours après ce regrettable évènement, son entreprise la pousse vers la sortie, relate la soixantenaire, qui avait 48 ans au moment des faits : « J’ai appris à ce moment-là que le DRH m’avait déjà mis sous surveillance. Il savait, mais il n’a rien fait. C’est probablement le plus triste ».
« Cette addiction ne m’empêchait pas de gravir les échelons »
Son penchant pour l’alcool remontait à l’adolescence en raison d’un mal-être profond. Plus tard, boire l’aide à se sociabiliser au sein de divers groupes d’amis, tandis qu’en entreprise, sa consommation se transforme en addiction. « À mes débuts dans l’immobilier, nous consommions de l’alcool dans tous types d’évènements. Les événements étaient même des prétextes pour en consommer. L’alcool était de qualité, gratuit et à volonté. C’était un outil managérial : l’alcool participait à créer une bonne ambiance entre les collaborateurs, motiver, fidéliser », caricature-t-elle, en précisant que ce phénomène a évolué depuis.
Ensuite, c’est le décès de son mari qui l’a fait « véritablement basculer dans l’alcoolisme » à 36 ans. Il lui faudra 12 années supplémentaires, et des centaines de petites fioles remplies de vodka et de jus d’orange ingurgitées en cachette pendant ses journées de travail, avant que sa descente en enfer n’entraîne son licenciement. « Pendant toutes ces années, seul l’alcool comptait. Toute ma vie s’organisait autour de cela. Le plus surprenant, c’est que cette addiction ne m’empêchait pas de gravir les échelons. Jusqu’au moment où mes supérieurs et mes collègues ont commencé à s’en apercevoir. » Cela passe par divers symptômes physiques : le visage rouge et bouffi, les yeux humides, les cheveux mal peignés, une odeur forte. Mais aussi, comportementaux : retard, instabilité, agressivité, incapacité à se rendre à des réunions. « Certains me couvraient, d’autres ignoraient le problème. Plus le poste hiérarchique est élevé, plus on a honte d’en parler, car on a un devoir d’exemplarité. J’aurais aimé que quelqu’un me tende la main. Je l’aurais saisie ! »
Ne pas interdire l’alcool en entreprise, mais réduire les quantités
À la suite de son licenciement, Laurence Cottet s’est sevrée et formée aux dépendances. Elle fait désormais le tour des entreprises pour alerter sur leur dangerosité et comment les prendre en charge. « Il y a plus de salariées concernées que l’on croit. Les entreprises ne peuvent pas fermer les yeux. Elles ont une part de responsabilité« , pense-t-elle. Aussi, l’addictologue suggère au plus grand nombre d’apporter des solutions. Plusieurs mesures sont possibles : mener des campagnes de prévention autour des signes révélateurs d’une addiction, former les managers, mettre en place un référent au sein de l’entreprise, rediriger vers des professionnels (médecins et psychologues du travail) afin d’entamer un parcours de soins : « Les RH, le manager ou le référent peuvent contribuer à libérer la parole. L’essentiel est de planter une graine dans leur esprit. Si les salariés se sentent suffisamment en confiance, ils les solliciteront. »
L’une des dernières mesures à déployer passe par la limitation des quantités d’alcool dans le cadre d’évènements professionnels. « Interdire complètement la consommation d’alcool par l’entreprise serait contre-productif. Il fait partie de la fête, de notre héritage français. Les équipes trouveraient d’autres moyens pour boire ensemble et célébrer leurs réussites. Il est plus judicieux de réduire les quantités mises à disposition, limiter la durée pendant laquelle les salariés peuvent consommer, et servir d’autres boissons non alcoolisées. En fin de soirée, des éthylotests doivent être proposés pour s’assurer que tout le monde rentre en sécurité », précise Laurence Cottet. En d’autres termes, la consommation d’alcool doit être « responsable. »
Pour entreprendre ce chemin vers la guérison, termine l’ancienne cadre supérieure, il est préférable d’être en congés maladie : « Cela permet de se concentrer pleinement sur le traitement à suivre. L’entreprise peut, ensuite, laisser une seconde chance aux collaborateurs. Ne pas les condamner dès leur premier faux pas. »
*Le documentaire « L’alcool au féminin, elles brisent le tabou », réalisé par Alexandra Combe, est diffusé mardi 13 mai à 21h05 sur France 5 et france.tv. Il est présenté par Marina Carrère d’Encausse et Karim Rissouli et fera ensuite l’objet d’un débat sur le magazine C ce soir.
** Article paru en janvier 2025, actualisé en mai 2025 à l’occasion de la diffusion du documentaire sur France 5.