« La comparaison est un voleur de joie », disait le président des Etats-Unis, Theodore Roosevelt. Cette citation est peut-être d’autant plus valable dans la sphère professionnelle où les comparaisons sociales et professionnelles entre collègues vont bon train. « Gagnent-ils plus que moi ? », « Travaillent-ils autant ? », « Vont-ils obtenir la promotion que je convoite ? », « Où partent-ils en vacances ? » Pléthore de questions que se posent de nombreux salariés – puisque plus d’un sur deux (53 %) a récemment reconnu comparer « activement » son évolution à celle des autres, dans l’étude monCVparfait, publiée en août 2026.
Près d’un tiers (27 %) a même indiqué le faire « souvent » ou « constamment ». En se comparant ainsi aux personnes de leur entourage, une large majorité d’actifs interrogés estiment « ne pas être en avance » dans sa progression professionnelle. Autrement dit ? Ils pensent ne pas avoir atteint les bons objectifs en temps et en heure. Ce climat pèse lourd sur le moral des salariés. Plus de la moitié (52 %) indiquent, en effet, ressentir de la pression pour atteindre des étapes – supposées clés – dans leur carrière.
Pour autant, un phénomène paradoxal est souligné : ces derniers aspirent à réussir professionnellement, mais ne courent pas derrière l’ascension, le statut, les promotions et toute autre forme de prestige. L’étude met en avant que le revenu reste important en matière de réussite (47 %) ; suivi de près par l’équilibre entre la vie professionnelle et personnelle (42 %) ; la stabilité de l’emploi (31 %). Seulement 22 % évoquent le titre du poste ou le nombre d’années d’ancienneté. Voici les raisons de ce phénomène.
Tout d’abord, pourquoi avons-nous tendance à nous comparer ?
Jasmine Escalera (JE) – Se comparer aux autres est une manière très naturelle d’essayer d’évaluer notre propre situation, surtout en ce qui concerne notre carrière. Il n’existe pas toujours de moyen évident de savoir si l’on progresse au « bon » rythme, alors nous observons notre entourage pour nous situer. Voir un ami obtenir une promotion, par exemple, peut immédiatement nous amener à réfléchir à notre propre parcours et à nous demander si nous avançons comme nous l’espérions.
Cette comparaison n’est pas une mauvaise chose. Les carrières évoluent différemment pour de multiples raisons, et le fait que quelqu’un franchisse une étape clé avant nous ne signifie pas automatiquement que nous sommes en retard. Le défi consiste surtout à utiliser la carrière des autres comme une simple source d’information, et pas pour en faire la norme de notre propre réussite.
La comparaison a donc des avantages et des inconvénients ?
JE – Oui, comparer sa carrière à celle des autres peut avoir une réelle valeur si vous utilisez ces informations pour mieux comprendre les opportunités qui pourraient s’offrir à vous. Voir quelqu’un faire un choix de carrière qui nous intéresse peut nous montrer ce qui est possible pour nous-même, et même nous donner une meilleure idée des efforts nécessaires pour y arriver. Cela peut également inciter à examiner de plus près notre parcours et à nous demander quoi changer ou quoi accomplir de nouveau.
L’inconvénient, en revanche, c’est que nous nous comparons souvent sans avoir une vue d’ensemble. Nous pouvons connaître l’intitulé du poste de quelqu’un ou voir qu’il a été promu, mais nous ne savons pas nécessairement à quoi ressemble sa carrière en coulisses, ni ce qu’il a dû surmonter pour y arriver. C’est pourquoi, la comparaison peut devenir problématique lorsque les progrès d’un autre commencent à nous faire douter de notre propre valeur. L’objectif est de laisser la comparaison nous fournir des informations utiles pour prendre des décisions concernant votre carrière, sans la laisser définir si nous réussissons ou non.
En quoi les réseaux sociaux accentuent ce phénomène ?
JE – Les réseaux sociaux nous donnent accès beaucoup plus vite, beaucoup plus souvent, à beaucoup plus de personnes auxquelles nous nous comparons, que celles que nous aurions croisées dans notre vie quotidienne. De plus, nous voyons généralement, les moments sublimés que les gens choisissent de partager, comme l’annonce d’une promotion ou l’obtention d’un nouveau poste passionnant. Mais, nous ne voyons pas forcément les efforts préalables nécessaires, ni les échecs survenus en cours de route.
Ce qui est intéressant, et plutôt positif, c’est que la plupart des travailleurs semblent en avoir conscience. Notre enquête révèle, en effet, que 60 % des salariés qui suivent des contenus professionnels sur les réseaux sociaux savent qu’ils présentent une image irréaliste de la réussite au travail. Mais, savoir que ce que l’on voit est mis en scène n’empêche pas nécessairement de s’y comparer.
Quelles seraient les étapes « clés » de la vie professionnelle ?
JE – Traditionnellement, les étapes clés d’une carrière ont toujours été liées à l’ascension dans la hiérarchie de l’entreprise. On pense à l’obtention d’un poste plus élevé ou, à terme, à l’accès à un rôle de direction et à la gestion d’une équipe. Ces éléments restent des mesures de réussite très valorisantes pour certains, mais ils ne sont pas censés représenter ce à quoi le succès professionnel doit ressembler pour tout le monde.
Tous les actifs ne souhaitent pas gravir les échelons de la même manière, ni en supporter les responsabilités associées. En réalité, certaines personnes trouvent beaucoup plus de satisfaction professionnelle en tant qu’expert métier qu’en supervisant une équipe. Ainsi, plutôt que d’essayer d’établir un ensemble d’étapes clés que tout le monde devrait atteindre, nous devrions rendre ces étapes beaucoup plus personnelles, alignées avec nos aspirations. Que signifie réellement la réussite pour nous ? Qu’est-ce qui nous donnerait le sentiment d’évoluer dans la bonne direction ? Lorsque nous commençons à définir la réussite professionnelle pour nous-mêmes, alors il y a beaucoup moins de raisons de mesurer nos progrès par rapport à ceux de quelqu’un d’autre.
Comment expliquer qu’un « retard » est aussi ressenti par rapport à ses propres objectifs ?
JE – Il est vrai que 34 % des actifs affirment être en retard par rapport à ce qu’ils attendaient de leur carrière. Cela s’explique en partie par le fait que nous nous fixons souvent des attentes très tôt, et que nous continuons à nous y mesurer des années plus tard. Cependant, la réalité est que les carrières se déroulent rarement comme nous l’avions imaginé. Nous pouvons commencer en pensant vouloir une chose et découvrir des années plus tard que cela ne vous correspond pas ou plus. La vie peut aussi ne pas nous présenter les opportunités espérées et nous emmener dans d’autres directions. Notre carrière doit évoluer avec ces mouvements qui ne sont que partiellement sous notre contrôle. Une carrière n’est pas linéaire. Cela ne signifie pas que notre parcours est un échec.
C’est d’ailleurs la raison pour laquelle, il est essentiel de réévaluer régulièrement nos attentes professionnelles plutôt que de supposer d’emblée que nous sommes en retard. Ces attentes peuvent évoluer en fonction des priorités du moment, et nous devons nous y adapter. La vraie question est, donc, de savoir si la carrière que nous avons aujourd’hui nous rapproche de ce que nous voulons maintenant, plutôt que de savoir si elle correspond au plan de carrière que nous avions établi il y a des années.
Pourquoi la stabilité remplace-t-elle le statut aujourd’hui ?
JE – Ce que les travailleurs valorisent dans leur carrière est en train de changer, et depuis quelque temps maintenant. Autrefois, la réussite était très étroitement associée au fait de monter en grade et d’obtenir un titre prestigieux. Mais aujourd’hui, avoir une carrière compatible avec la vie que nous voulons mener en dehors du travail devient aussi important pour de nombreux salariés.
Cela ne veut pas dire qu’une définition de la réussite est meilleure qu’une autre. Tout dépend de ce que chacun attend de sa carrière. Pour certains, obtenir une reconnaissance professionnelle compte énormément, et c’est ce vers quoi ils doivent tendre. Mais, pour d’autres, avoir plus de flexibilité ou simplement plus de place pour les autres aspects de leur vie est prioritaire. La vision du succès peut se transformer à mesure que notre vie change. Nous devons accorder à chacun de la liberté pour la définir par eux-mêmes.
Alors, comment les actifs peuvent-ils définir leurs normes de réussite ?
JE – Définir ses propres critères de réussite commence par clarifier ce que nous attendons réellement de notre carrière à un moment précis et sans influence extérieure. Demandez-vous ce que vous avez envie d’apprendre et comment vous souhaitez évoluer. Pensez au travail qui vous donne le sentiment d’être productif et accompli, ou demandez-vous s’il y a des projets que vous seriez enthousiaste de mettre en œuvre. Vous pouvez également observer l’évolution de votre secteur d’activité et réfléchir aux domaines dans lesquels vous souhaitez développer vos connaissances ou votre expérience. Ce type de questions permet de cesser de se focaliser sur ce que font les autres pour se recentrer davantage sur ce que la progression signifie concrètement pour vous.
Pour résumer, la réussite professionnelle commence par la clarté sur ce que l’on veut, par des bilans réguliers avec soi-même, et par la certitude que l’on a le droit de modifier sa définition du succès en cours de route. Rien n’est gravé dans le marbre.
*Les résultats sont issus d’une étude menée par monCVparfait via Pollfish en novembre 2025. L’enquête a recueilli les réponses de 1 000 adultes actuellement employés à temps plein. L’échantillon comprenait 56 % de femmes et 44 % d’hommes. La répartition par âge s’établissait comme suit : 6 % de 18-24 ans, 14 % de 25-34 ans, 21 % de 35-44 ans, 17 % de 45-54 ans, 19 % de 55-64 ans et 23 % de 65-99 ans.