Il a grandi en Côte d’Ivoire aux côtés de parents expatriés dans les années 1970. C’est à l’âge de sept ans seulement qu’il découvre la vie en France. Une décennie plus tard, il marchera dans les pas de son père, ingénieur agronome et chercheur en génétique, en entamant lui-même des études d’ingénieur. Il s’est ensuite spécialisé dans le domaine de la finance à HEC Paris en 1995. « J’ai toujours aimé les sciences, les mathématiques, la tech », se remémore-t-il. À l’issue de son parcours universitaire, il ne perd pas une minute en lançant sa start-up avec un camarade de promotion plus aguerri en la matière. Cependant, au bout de 18 mois à peine, des désaccords s’installent entre eux, ce qui entraîne la fin du projet. Un mal pour un bien puisqu’il a rejoint aussitôt une banque française de renommée mondiale, dans laquelle il exercera pendant plus de 25 ans. S’il commence sa carrière de trader sans responsabilité hiérarchique, il prend du galon au début des années 2000 lors du déploiement d’une partie de l’activité en Asie du Sud-Est.
En 2007, il est ensuite amené à superviser un autre projet de taille depuis Londres portant sur les marchés émergents à l’échelle globale. « Nous avons enregistré de très bons résultats jusqu’à ce que la crise financière éclate. Certains de mes responsables ont été mis à l’écart, ce qui m’a permis de récupérer la responsabilité mondiale des tradings de produits structurés » jusqu’en 2015, précise-t-il : « Ce qui m’a longtemps passionné dans ce métier, et qui me passionne toujours, c’est la richesse intellectuelle. C’est comme un perpétuel jeu d’échecs où il faut tout analyser en permanence. Nous côtoyons aussi des personnes d’un niveau intellectuel très élevé. Il y a des cycles où vous exultez parce que votre décision était la bonne, mais il y a d’autres moments très difficiles où vous ne comprenez pas pourquoi les comportements changent, alors que tout fonctionnait bien la veille. Vous ne vous ennuyez jamais, mais vous ne déconnectez jamais non plus. »
À ce moment-là de sa carrière, le manager a encadré jusqu’à une centaine de personnes, réparties entre Paris, Londres, New York et Hong Kong. « Les pratiques managériales étaient les mêmes partout dans le monde. Les évaluations se faisaient beaucoup autour des résultats, de la performance de chacun, ce qui a simplifié mon rôle« , admet-il. Si la part de rationalité est forte dans ce secteur d’activité, « j’ai toujours fait les choses avec conviction et intuition. Le pur raisonnement laisse parfois place aux indécisions. Il faut savoir écouter sa petite voix intérieure pour agir. »
Ecouter ses besoins
Si le quinquagénaire a toujours aimé l’intensité que procure son métier, les dernières années, alors en charge d’un nouveau projet à l’échelle européenne, se sont avérées compliquées. Objectifs exigeants, nombreux déplacements, douleurs physiques chroniques liées à une opération du dos, deuil parental… La cadence s’intensifie, les difficultés s’accumulent. « Je me revois prendre de la morphine dans le train pour Londres afin de calmer des douleurs physiques terribles. Au bureau, j’étais à deux doigts d’en pleurer ! La passion pour mon métier m’a amené à être dans un grand déni. Mon travail me plaisait, mais je suis allé bien au-delà de mes limites. J’évoluais aussi dans un milieu où il est difficile d’admettre une faiblesse », confie l’ancien trader.
En 2019, « mon corps et ma tête ont lâché ». Cet épuisement professionnel sévère l’a conduit à passer des mois en arrêt de travail, tout en accompagnant sa mère en fin de vie, au point d’être admis à l’hôpital psychiatrique. Il a fini par quitter son entreprise dans un moment de grande détresse et de pertes de repères : « Cette expérience professionnelle ne s’est pas terminée de la manière que j’aurais souhaité. Mon employeur m’aurait permis de prendre une année sabbatique, mais le burn-out ne permet pas de prendre des décisions lucides. »
Après un repos contraint donc, il s’est mis à réfléchir au burn-out, aux premiers signaux d’alerte qu’il « n’a pas su écouter » ainsi qu’à ses conséquences dévastatrices. Faute de prévention suffisante dans les entreprises et de structures médicales adaptées en France, il s’est lancé dans le projet entrepreneurial MoodHouse, aux côtés de cinq associés. « Lors de mon burn-out, il m’a manqué un endroit qui m’aurait permis de m’extraire de mon environnement habituel, tout en bénéficiant d’une équipe de professionnels de santé empathiques et compétents. Un endroit agréable pour se centrer sur soi et se reconstruire sans que ce soit un trauma comme dans les cliniques psychiatriques », développe-t-il.
Après plusieurs années de travaux, parfois laborieux (difficultés administratives, intempéries, retards, surcoûts), l’établissement a ouvert ses portes, au bord de l’eau, dans le Morbihan en Bretagne, en novembre dernier. Il recevra des RH et des managers désireux de se former aux enjeux de santé mentale lors de sessions de deux jours. Il accueillera, par ailleurs, une trentaine de résidents chaque semaine dans le cadre de programmes ressourçants et structurés. « Victime du burn-out, j’ai vu un problème. En tant qu’entrepreneur, j’ai voulu apporter une solution sincère pour toutes les personnes en situation d’épuisement professionnel. L’entrepreneuriat, c’est travailler sans filet de sécurité, prendre des risques, pour aller librement au bout de ses convictions. Nous récoltons tout ce que nous semons autant dans le positif que dans le négatif. Je prends aussi du temps pour être avec mes proches. C’est une importante raison de vivre. Et, bien sûr, je prends soin de ma santé autant que possible », sourit-il.