Ils sont rentrés chez eux. Après ce qu’elle nomme « 24 ans d’exil », Hélène a quitté Montmartre l’année dernière pour retrouver son Pays basque natal. Diane, elle, est retournée dans son village d’enfance, dans l’Eure. Elle a racheté et rénové une maison familiale, et vit depuis cinq ans à un jardin de sa mère. Quant à Yann, après sept années passées à Lyon, il a décidé de revenir en Bretagne. Un retour aux sources pour lui et sa compagne.
« Nous venions tous les deux du Nord, mais, attirés par les sirènes de l’époque, nous avons envisagé un temps d’emménager à Nantes, Bordeaux ou encore Angers. On visait tout naturellement le top 10 des villes où il fait bon vivre », raconte Pauline Rochart dans son livre Ceux qui reviennent. Quitter Paris pour retourner vivre dans son territoire d’origine (Payot), une enquête donnant la parole à des trentenaires montés à Paris pour faire carrière, puis revenus dans leur région d’origine. Avant de confesser : « Après un an de recherches, il a fallu nous rendre à l’évidence : au fond, nous voulions rentrer dans le Nord. » À l’été 2022, après douze années passées à Paris, le couple s’installe à Dunkerque avec ses deux filles, à 20 kilomètres du village où elle a grandi. Lui trouve un poste dans la fonction publique. Elle, consultante spécialiste des mutations du travail, télétravaille et effectue des allers-retours à Paris.
Les ménages parisiens qui s’installent en province sont 27 % à retourner dans leur région de naissance (Insee, 2021). Leur point commun ? Une quête d’espace, un meilleur équilibre de vie, le besoin de se rapprocher de leur famille — surtout lorsqu’on a de jeunes enfants. C’est pour retrouver plus de vert et de nature qu’Hélène a décidé de quitter Paris. « Au début, je ne voulais pas du tout rentrer au Pays basque, affirme-t-elle. Je pensais partir ailleurs en France, ou à l’étranger. Je vivais l’idée d’un retour comme un échec : tout ça pour ça ? J’étais partie 24 ans plus tôt pour faire mes études, d’abord à Lille, puis en Espagne. J’ai ensuite travaillé dans la publicité à Paris avant de monter mon entreprise de coaching. J’ai réalisé que la réussite, c’était de pouvoir aller partout. J’avais créé ma société, j’avais créé cette chance de pouvoir revenir. » À 45 ans, Hélène rentre donc en solo chez elle : « À partir du moment où j’ai pris ma décision, j’ai acheté un appartement en trois semaines. C’est l’avantage : on connaît la région. Trois mois plus tard, j’emménageais. »
Une quête d’ancrage et de sens
Derrière ces retours se cache aussi une quête de sens. Comme pour Diane, professeure de français à l’école de danse de l’Opéra de Paris. Après avoir posé ses valises à Rouen, Almería, Berlin, et vécu quatre ans au Mexique, la jeune femme habite Paris lorsque le confinement est décrété. Des amis lui proposent, à elle et à son compagnon, de passer cette période dans leur ferme, à proximité de son village normand natal : « Nous avons rendu visite à ma mère. Je culpabilisais de la laisser seule. Mon père est décédé il y a quelques années. C’est notre responsabilité de la soutenir. J’ai montré à mon compagnon cette maison, recouverte de lierre et de ronces. C’était triste de la voir dans cet état. L’idée a germé de son côté et on s’est lancés dans les travaux. »
Une vie plus simple et plus authentique : voilà ce qu’elle recherchait. « En ayant voyagé, je n’ai trouvé nulle part cette vie sociale sincère et simple qu’on a dans notre village, confie-t-elle. J’avais envie de retrouver cette ambiance à l’ancienne où l’on vit sans téléphone, où l’on cueille des fruits chez les voisins, où l’on se retrouve spontanément et où l’on se soutient en cas de problème. Le tout dans un cadre paisible, au milieu de la nature et des animaux. Ici, nous sommes sur un territoire fertile où des personnes créent des projets vertueux. Je voulais faire partie de ce cercle. » Ils sont nombreux, parmi ceux qui rentrent « à la maison », à fuir un trop-plein, un trop-vite, un trop-de-tout. « Nous habitions le centre de Lyon depuis sept ans. C’était une vie dynamique, jeune, qui nous correspondait bien avant d’être parents : on sortait, on voyait nos collègues », explique Yann.
Avec la naissance de leur fille, les priorités changent : « On a eu envie de quitter le rythme de la ville, ses bouchons, le bruit de la circulation, pour une grande maison avec jardin… et des poules. On avait grandi comme ça. On voulait offrir ce même cadre à notre fille, qu’elle soit entourée de notre famille. » Il faut un village pour élever un enfant, dit le proverbe. Une expression qui prend ici tout son sens. Depuis son retour, Diane est, elle aussi, devenue mère. « Je peux montrer à ma fille tout ce que j’ai moi-même aimé, enfant, ici », se réjouit-elle.
Un retour en arrière ?
Tous ont ce sentiment d’appartenance. Ils parlent de « leurs terres, leur village, leur région ».Dans Leurs enfants après eux, l’écrivain Nicolas Mathieu évoque joliment cette « effroyable douceur d’appartenir ». C’est le paradoxe du retour au bercail. « Notre région nous manquait, mais on avait peur, en retournant dans cet endroit qu’on connaît par cœur, de s’ennuyer ou de ternir de jolis souvenirs en y rapportant notre quotidien professionnel, raconte Yann. On avait peur de retourner en arrière. »
Finalement, le couple s’installe en Bretagne, un peu plus loin que leur village natal, mais toujours à proximité des grands-parents. Yann, freelance en marketing, conserve ses clients à distance. Sa compagne, infirmière, trouve un poste à Brest. Ensemble, ils lancent un gîte. Pendant sept mois, la petite famille vit chez les grands-parents, le temps de trouver leur maison. « Au début, je me sentais de nouveau comme un ado… alors que j’avais une femme, un enfant, un travail, sourit-il. Il a fallu du temps pour que chacun trouve sa place, mais à la fin, on était tous un peu tristes de se quitter. »
Pour ceux « montés à la capitale » faire carrière, la peur de se saborder peut être bien présente.« J’avais peur de l’oubli. Que, en cessant d’habiter Paris, on ne veuille plus travailler avec moi, que cela casse mon business, commente Hélène. Mais pas du tout ! Je faisais déjà tout à distance. Et tellement de choses se passent en région ! »
Anticiper son retour
Même si l’on connaît la région, un retour ne s’improvise pas. « Personne ne nous attend », prévient Hélène. Se recréer un cercle social prend du temps : « Le risque, c’est de rester enfermé avec ceux qu’on connaît. À mon retour, je me suis forcée à découvrir de nouveaux lieux, de nouvelles personnes. Même avec nos amis d’enfance, il y a une réadaptation : on a changé, eux aussi. On n’est plus la personne qui est partie. » Le retour peut aussi provoquer des réactions étonnées, voire inquiètes. « Pour mes amis de l’époque, c’était inconcevable de rentrer, confie Diane. Mais pour moi, c’est une chance immense. » Le poème de Du Bellay résonne en elle : « Heureux qui, comme Ulysse, a fait un long voyage (…) et s’en est retourné plein d’usage et de raison. »