Management

Quand le pouvoir dérape : comprendre les abus pour mieux manager

Cet article est issu du dossier "Chroniques d'experts"

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Comment une œuvre littéraire peut-elle éclairer les dérives du pouvoir en entreprise ? À travers "Triste tigre" de Neige Sinno, Thierry Nadisic interroge la mécanique de la domination, les aveuglements collectifs et les moyens concrets de bâtir un leadership plus juste. Un pont saisissant entre récit intime et réflexion managériale.

Explorer l’abus de pouvoir en voyageant de la littérature à l’entreprise 

L’entreprise est une institution collective dont le but est la production et la vente de biens et services utiles à la société. Elle organise la coopération de parties prenantes au service de ce but commun. Elle réunit en particulier des salariés qui acceptent par contrat un lien de subordination rendant légitimes les ordres, le contrôle et les éventuelles sanctions de leur responsable. Or, dès 1748 dans « De l’esprit des lois », Montesquieu mettait en garde : « tout homme qui a du pouvoir est porté à en abuser ». 

En France, 37% des salariés disent avoir été victimes d’un abus de pouvoir dans leur entreprise, 35% ont souffert de harcèlement moral et 34% des femmes déclarent avoir été victimes de harcèlement sexuel au travail. Des dirigeants sont punis par la justice. L’ex-Président de France Telecom Didier Lombard, et son numéro 2 ont été condamnés en 2022 à un an de prison avec sursis et 15 000 euros d’amende pour harcèlement institutionnel.  

Un récent ouvrage a montré que les managers aussi sont victimes des abus de pouvoir de leur direction. 44% des salariés sont, par ailleurs, en situation de stress chronique lié au travail. Dans le monde, les abus peuvent prendre des formes extrêmes : 28 millions de personnes seraient en situation de travail forcé. Il est donc à la fois important et urgent d’étudier ce phénomène afin d’aider les entreprises à utiliser le pouvoir d’une façon à fois plus humaniste et plus efficace. 

Bien sûr, du point de vue des faits, les abus de pouvoir dans les organisations sont différents des abus sexuels subis par Neige Sinno. « Mais les concepts pour penser la violence peuvent voyager d’un terrain à un autre […] C’est la seule façon qu’a la pensée de se reproduire vraiment, pas par rhizome ni racine mais par une pollinisation aléatoire ». Le livre explore l’abus de pouvoir dans une non-fiction sociétale où on s’identifie fortement à la narratrice. Cela peut aider à mieux en comprendre le processus dans un contexte professionnel. Quels sont les facteurs qui favorisent cet abus de pouvoir et à quels garde-fous peut-on peut faire appel pour les contrer ?  

Repérer les signes de l’abus de pouvoir  

Un apport fondamental du livre est qu’il invite à avoir un regard plus exigeant sur les comportements des détenteurs d’autorité. Les témoins au procès qui a conduit à la condamnation du beau-père de l’autrice mettaient l’accent sur ses qualités de probité, loyauté, fidélité, sens du travail et courage. Bien qu’ils fussent également conscients de son caractère autoritaire, ils considéraient pourtant celui-ci comme « une valeur, un signe de volonté forte, une conviction ». Or, lorsque vous êtes face à « quelqu’un qui ne supporte pas la contradiction, qui doit tout le temps avoir la main sur tout, qui décide, surveille, punit, et qui, jamais, ne partage le pouvoir », le tyran n’est pas loin. Cette description correspond bien à un dirigeant comme Jeff Bezos chez Amazon, connu pour son obsession du contrôle, ses comportements jugés inhumains et ses emails brutaux « you’re-doing-this-wrong » qui l’ont obligé en 2021 à quitter son poste de CEO. 

D’autres signes du même ordre ne sont généralement pas identifiés comme problématiques. « Triste tigre » rappelle que l’incapacité à maîtriser ses émotions a longtemps été considérée d’abord comme la marque d’un caractère passionné plutôt que comme un manque d’équilibre rendant inapte à l’exercice de responsabilités. Les colères et l’agressivité de Travis Kalanik, CEO chez Uber, ont été légendaires pendant huit longues années avant qu’on se rende compte qu’elles étaient la source d’une culture toxique pour les salariés et défavorable pour le développement de l’entreprise et qu’on l’oblige à démissionner en 2017.   

Une dernière caractéristique du dominant qui abuse de son pouvoir mise en avant dans le livre est sa capacité à utiliser le langage pour justifier ses actions. « Ils font feu de tout bois […] Tout peut être retourné en leur faveur ». Par exemple, Carlos Ghosn qui prenait seul toutes les décisions stratégiques et dont le leadership était très autoritaire a été arrêté en 2018 au Japon pour abus de pouvoir et détournement de fonds. Il a justifié ses pratiques en invoquant sa vision irremplaçable qui avait sauvé Renault et Nissan de la faillite et son statut de martyr dans un complot ourdi par le gouvernement japonais.  

La réaction la plus courante aux violences que sont l’autoritarisme, l’agressivité et la légitimation par le langage est l’acceptation sociale. Une voisine se justifie ainsi de continuer à faire preuve d’un respect cordial envers le beau-père de Neige Sinno : « Mais à nous, il ne nous a rien fait ». Les réactions sont beaucoup plus dures vis-à-vis des victimes qui ont parlé. « C’est la dénonciation qui fait l’opprobre ». Les lanceurs d’alerte dans les organisations en font couramment l’expérience. Amar Benmohamed, policier ayant dénoncé des actes de racisme et de maltraitance dans les cellules du dépôt du tribunal judiciaire de Paris, a été sanctionné à plusieurs reprises par sa hiérarchie avant que la justice annule ces décisions et le réhabilite en 2023 et 2024.  

Ecouter la voix de ceux qui sont soumis au pouvoir  

Un autre enseignement majeur du livre est que nous gagnerions à être plus attentifs à ce que vivent ceux qui sont assujettis à une autorité. D’abord, il convient de protéger tout particulièrement les personnes les plus vulnérables. Dans le livre, il est question des enfants qui, même s’ils se rendent compte de l’injustice extrême qu’ils vivent, n’ont aucun moyen d’y réagir et « en se révoltant contre ce qui ne peut pas cesser de se produire s’anéanti[ssen]t ». Leur seule option est la résignation. Selon les données 2021 de l’INSEE, 13,3% des salariés ont un emploi précaire (salaire bas, contrat court et conditions de travail difficiles). Ils sont les plus susceptibles d’être victimes d’abus de pouvoir. Par exemple, les livreurs et travailleurs des plateformes ont des contrats d’indépendants plutôt que de salariés, ce qui permet à leur donneur d’ordre de les sanctionner, comme l’a révélé une enquête de Médiapart en 2023 concernant Deliveroo, en réduisant leur visibilité sur la plateforme, voire en les désactivant sans justification. 

Ensuite, il est important d’identifier et de remettre en cause les contrats de dupes que les personnes qui cherchent à agrandir leur pouvoir de façon illégitime imposent à ceux qui sont sous leur domination. La mère de Neige Sinno lui disait que c’était à elles : « de faire en sorte qu’il soit content, et il [les] laisserait tranquilles ». De façon similaire, la presse espagnole a révélé en 2018 que des ouvrières marocaines cueilleuses de fraises étaient abusées sexuellement au travail et menacées d’être renvoyées dans leur pays si elles dénonçaient leurs harceleurs. 

Enfin, il est important d’organiser la prise de parole des personnes en situation de soumission à l’autorité pour que les abus sortent du silence et puissent être corrigés. Neige Sinno n’a trouvé sa voix que bien des années après les faits par l’action juridique et par l’écriture : « est ce que ce n’est pas, aussi, le but de la littérature que ça sorte enfin d’ici ? ». En entreprise, en particulier sous l’impulsion de la législation, de nombreuses bonnes pratiques ont été déployées. La loi Sapin II impose depuis 2016 aux entreprises de plus de 50 salariés la mise en place d’un dispositif anonyme de signalement des corruptions et des abus. La loi Waserman de 2022 protège les lanceurs d’alerte.  

Il s’agit aussi de créer un climat de confiance et de transparence. Par exemple, Danone a mis en place de nombreux dispositifs comme les « social dialogue committees » en collaboration avec les représentants syndicaux, des dispositifs d’écoute et de médiation et des groupes de parole dédiés au travail où un abus de pouvoir est considéré comme l’affaire de tous et devient un objet légitime d’échanges.  

Du pouvoir abusif au leadership bâtisseur  

« Triste tigre » bouleverse son lecteur et l’amène à une réflexion profonde sur le pouvoir qui est féconde aussi pour les organisations. Ce double effet est le signe d’une œuvre littéraire puissante. L’autrice le reconnait : « le témoignage est un outil d’analyse, mais un outil bien affûté arrive jusqu’à l’os. Et quand on touche l’os, l’art n’est jamais loin. ».  

D’une part, il s’agit de rendre notre regard plus critique vis-à-vis de l’autoritarisme et de ses violences. Délégitimer ainsi le pouvoir abusif nous aidera à relégitimer le leadership bâtisseur de coopération humaniste et efficace au service de buts communs. On pourra ainsi « s’élever à une plus grande puissance sans que cela tourne à l’oppression d’un autre ». D’autre part, l’enjeu est de mettre en place les structures et les dispositifs organisationnels qui donnent la parole aux personnes soumises à l’autorité et à ses éventuelles déviances. Montesquieu nous a montré la voie : « Pour qu’on ne puisse abuser du pouvoir, il faut que, par la disposition des choses, le pouvoir arrête le pouvoir. » 


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