Le management « à la Musk » est-il à rejeter en bloc ?
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Le management « à la Musk » est-il à rejeter en bloc ?

Le management d'Elon Musk, régulièrement sous le feu des critiques, suscite l'admiration de certaines entreprises à la recherche de performance, mais en inquiètent d'autres. Les effets délétères durables sur la santé physique et mentale des collaborateurs sont notamment pointés du doigt. Regards croisés de Noëmie Cicurel, spécialiste des évolutions managériales chez Robert Half, et de Noémie Guerrin, experte en santé mentale au travail.

Une culture d’entreprise « exécrable ». C’est ce que dénoncent d’anciens salariés de Space X, Tesla, et plus récemment X (anciennement Twitter), entreprises phares du richissime patron américain. Cela passerait par du harcèlement, de la discrimination, et une forte pression sur les salariés. On se souvient en août dernier, par exemple, qu’un ancien collaborateur de X a touché 550 000 euros d’indemnités après avoir été licencié de manière abusive. Celui-ci avait eu le tort de ne pas répondre à un e-mail du big boss.

Performance économique avant tout

« Bon nombre de comportements sont répréhensibles. Heureusement, ils ne sont pas la norme dans la plupart des entreprises », rappelle en préambule Noëmie Cicurel, directrice formation et développement chez Robert Half. Cependant, « si ces entreprises performent à l’échelle mondiale, c’est bien que certaines de leurs pratiques managériales fonctionnent, voire sont recherchées par certains candidats. »

Cette recherche de productivité, appelée hustle culture aux États-Unis, est « nécessaire pour qu’une entreprise fonctionne, complète Noémie Guerrin, autrice de Prenez soin de votre santé mentale, et de celle des autres (Editions Vuibert). Si elle est rentable, elle aura notamment des moyens financiers supplémentaires pour offrir de bonnes conditions de travail. » Mais, cela « doit s’accompagner d’un cadre de travail sécurisant, physiquement et psychologiquement, dès l’intégration en faisant preuve de transparence. »

Transparence et excellence

La culture managériale à la Musk « est une culture exigeante qui ne s’en cache pas, affirme Noëmie Cicurel. Les candidats savent où ils mettent les pieds, ce qu’ils viennent chercher. Ils sont de plus en plus nombreux à préférer que le contrat de travail soit ferme dès le départ, mais cohérent et respecté par la suite. Ces entreprises affichent moins de départs lors de la période d’essai, car il n’y a pas de surprise, de désillusion. »

À la recherche d’excellence et de produits/services qualitatifs, ces entreprises demandent « une grande disponibilité, beaucoup de rigueur » de la part de leurs équipes, précise l’experte en santé mentale au travail : « Il ne faut surtout pas afficher des valeurs si ensuite ce n’est pas une réalité sur le terrain. Les recruteurs doivent indiquer dès le début les avantages et les contraintes liés au poste visé. C’est aux candidats de les accepter, ou non, en fonction des compétences qu’ils cherchent à développer. »

Selon la directrice au sein de Robert Half, ces attentes managériales élevées « sont souvent un passage obligé pour atteindre l’excellence à titre individuel et collectif. Cette culture de travail ne favorise pas l’épanouissement professionnel de manière prioritaire, mais pousse au dépassement de soi. La contrepartie, ce sont des rémunérations conséquentes. » Cela « n’est pas incompatible avec l’instauration d’un bon traitement humain », pondère Noémie Guerrin. Il s’agit d’en atténuer les répercussions négatives en « rectifiant le tir lorsque les salariés sont en difficultés, en reconnaissant les efforts fournis, en récompensant les résultats atteints. »

Cette culture managériale, impulsée par des dirigeants comme Elon Musk, va également dans le sens de l’innovation technologique, de l’efficacité et de l’autonomie. Ce dernier est connu pour éliminer les réunions inutiles, ou les rendre a minima moins longues, avec moins de participants. Le patron américain se montre aussi favorable à la mise en place de petits groupes de travail expérimentés, dépourvus de hiérarchie, capables de prendre des décisions rapides, ainsi que de résoudre les problèmes de manière agile et pragmatique. Il encourage les prises de risques, la communication directe, l’expression d’idées originales. « Ces critères sont des fondamentaux de l’auto-motivation », rappelle Noémie Guerrin.

Risques pour la santé physique et mentale

Attention, tout de même, à ne pas s’aventurer en « terrain glissant », alerte la spécialiste en santé mentale. Ces cultures d’entreprise exigeantes peuvent facilement tomber dans certains écueils : banalisation du surmenage, compétitivité mal placée, épuisement des ressources physiques et psychiques, isolement social, perte d’identité personnelle. Cette ambiance délétère de travail peut entraîner des troubles physiques (maux de dos, migraines, problèmes de digestion et/ou de sommeil, etc.), ainsi que des troubles psychologiques (perte de la satisfaction professionnelle, hypervigilance, dépression, burn-out, etc.). Certains en arrivent même à prendre des substances addictives (alcool, drogue). « Ce sont des comportements échappatoires qui permettent de réguler momentanément les émotions, car elles sont trop difficiles à supporter. Cela permet de tenir, mais aggrave le problème à long terme », décrypte-t-elle.

Si un trop grand nombre de collaborateurs est concerné par ce mal-être professionnel, c’est tout un collectif qui dégringole : mauvaise qualité de vie au travail, baisse de la productivité, hausse de l’absentéisme et du turnover. Les deux risques majeurs pour ces entreprises, selon Noémie Guerrin, « sont de ne pas attirer des talents au fort potentiel, en raison d’une mauvaise réputation, et de voir les meilleurs salariés partir. Or, celles-ci ont besoin de collaborateurs qui restent durablement. Ce sont eux qui détiennent des compétences qui s’acquirent dans le temps, puis en capacité de les transmettre aux arrivants. »

Noëmie Cicurel termine en disant que les pratiques managériales à la Musk « ne sont pas l’exemple à suivre par toutes les organisations, mais constituent des expériences formatrices, notamment pour les jeunes actifs qui veulent apprendre vite et bien. » Cette acquisition de compétences est « ensuite valorisable sur le marché du travail. D’autres employeurs sont satisfaits de recruter des profils immédiatement opérationnels, capables de résister au stress lorsque des périodes l’exigent. Il faut prendre ces expériences comme un tremplin pour la suite. » Noémie Guerrin estime, elle, que « ce serait utopique de croire que ce mode managérial cesse d’exister. Il s’agit simplement de trouver le juste équilibre entre exigence et santé physique et mentale. »

1 commentaire

  1. Jérôme

    Ainsi en serait-il aussi des pratiques politiques extrêmes, voire fascistes ?
    « ne sont pas l’exemple à suivre par toutes les organisations, mais constituent des expériences formatrices »…
    A votre place, je relirai cet article à l’aune de ce qui va advenir et ce qui est déjà advenu.

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