Comment expliquer la baisse de la natalité en France ?
Hervé Le Bras (HLB) – En réalité, la baisse de la fécondité ne concerne pas que la France, c’est un phénomène général partout dans le monde. Sur les 95 pays les plus peuplés (plus de dix millions d’habitants), 93 ont connu une baisse des naissances entre 2015 et 2025. Aussi, cette diminution ne s’explique pas par des caractères spécifiques à la France. Dans mon livre, je pointe deux causes majeures à l’échelle mondiale : la revendication des femmes à l’égalité dans l’emploi et le coût de l’enfant. Ces deux causes sont plus influentes depuis les années 2010. D’une part, les femmes des jeunes générations sont devenues plus diplômées que les hommes. Elles estiment avoir au moins les mêmes droits qu’eux au travail. D’autre part, le coût de l’enfant, déjà élevé, s’est accru du fait du ralentissement de la mobilité sociale. Pour donner à son enfant les mêmes chances de réussite qu’auparavant, il faut dépenser plus, ce qui conduit à y renoncer totalement ou en partie. Les couples vont, par exemple, avoir un seul enfant au lieu de trois, ou bien attendre d’être plus âgés et d’avoir une carrière stable. Cette raison est particulièrement à l’œuvre en Asie (Chine, Japon, Corée, Singapour) où la fécondité est inférieure à un enfant en moyenne par femme (contre 1,56 en France en 2025).
Dans quelle mesure le travail est-il responsable ?
HLB – Comme je le disais, les femmes ont d’abord revendiqué l’accès à l’emploi. Moins de 50 % des femmes âgées de 25 à 55 ans étaient actives en 1968. Elles sont maintenant 85 % dans ce cas. L’égalité professionnelle d’un point de vue numéraire n’est pas loin d’être atteinte. Maintenant qu’elles sont plus diplômées que les hommes, elles ne voient plus de raison de freiner leur carrière. Mais, pour y parvenir, les femmes ont souvent accepté d’assumer la double journée, dissimulée sous le slogan de « conciliation de vie familiale et vie professionnelle ». Face à des inégalités professionnelles persistantes dans les faits, les femmes perdent de l’énergie à compenser au travail pour obtenir à peine autant que les hommes. Elles ne mettent donc pas ces ressources dans leur vie personnelle pour avoir une vie familiale. Ce phénomène est d’autant plus perceptible quand elles sont en début de carrière. Les jeunes femmes ont conscience qu’il est difficile de jongler entre toutes ces responsabilités. Elles savent qu’elles ont encore davantage de charge mentale en ce qui concerne les tâches domestiques et qu’elles sont plus en proie à l’épuisement professionnel.
Quelles sont les conséquences pour les entreprises ? Et la société ?
HLB – Les entreprises vont de plus en plus souvent devoir composer avec la vie de famille de leurs salariés. C’est déjà le cas dans de nombreuses organisations avec le déploiement de dispositifs, comme les crèches d’entreprise ou la flexibilité pour réaménager ses horaires de travail dans les cas où ils doivent s’occuper d’un enfant (maladie, sorties scolaires, formalités administratives, par exemple). La Suède est exemplaire en la matière en ouvrant jusqu’à 120 jours maximum par an pour les parents d’un jeune enfant.
Pour la société, ensuite, les effets économiques sont positifs : les crèches et l’enseignement sont moins soumis à la pression liée au nombre d’enfants et d’élèves. Dépensant moins pour les enfants, les couples disposent d’un supplément pour leur consommation ou leur épargne. Mais, quand les générations creuses arrivent à l’âge actif, donc de cotiser pour la santé et les retraites, les effets économiques deviennent négatifs. La population active a une charge de plus en plus lourde de personnes âgées (retraites, soins).
Cette tendance est-elle partie pour durer selon vous ?
HLB – Oui, je pense que la faible fécondité risque de s’installer durablement, car les tendances démographiques sont d’habitude de longue durée. Le « baby-boom » de 1945 (explosion des naissances après la fin de la Seconde Guerre mondiale, ndlr), par exemple, a duré jusque dans les années 1970. Actuellement, les Anglo-Saxons parlent d’un « fertility trap » (piège de la fécondité, ndlr). Une fois descendue à un très faible niveau, la fécondité ne pourrait plus remonter, bloquée dans un cercle vicieux. Les personnes âgées devenues majoritaires accapareraient les ressources, privant ainsi les jeunes des sommes nécessaires à l’éducation des enfants. Les couples sans enfant ou les célibataires constitueraient la majorité de la population et imposeraient par contagion leur mode de vie. La rareté des enfants pourrait engendrer une intolérance à leur égard. C’est-à-dire un contexte sociétal où les enfants ne sont plus les bienvenus dans certains espaces publics. Des restaurants « no-kids » ont, par exemple, émergé récemment en Corée du Sud.
Est-il souhaitable d’encourager les naissances ? Si oui, comment concrètement ?
HLB – La réponse dépend de la discipline pratiquée et du choix personnel de chaque individu. Les écologistes, par exemple, sont favorables à une diminution de la population mondiale, tandis que les économistes penchent pour la croissance. Personnellement, je pense que le choix relève de la liberté individuelle. On attribue à Pierre Elliott Trudeau la remarque : « Le pouvoir de l’État s’arrête au seuil de la chambre à coucher ». Ceux qui souhaitent relever la natalité ont du souci à se faire : mon livre examine les politiques natalistes de plusieurs pays (Hongrie, Chine, Russie, Corée, Pologne, etc.) qui ont toutes échoué et parfois même contribué paradoxalement à la baisse de la fécondité (effet repoussoir, car elles contribueraient à maintenir les femmes au foyer).
Parmi elles, on retrouve des mesures telles que l’interdiction de l’avortement ou de la pilule du lendemain, des primes de naissance, des allocations familiales supplémentaires, des congés maternité et paternité allongés, des prêts sans intérêt, des priorités dans l’attribution des logements, des remises fiscales ou encore une prime à l’achat d’une plus grande voiture.