En matière d’attractivité, de développement et de rétention des talents, la France confirme une position stable, mais sans progression depuis 10 ans. Elle se trouve en 19ème position du classement mondial et en 14ème position à l’échelle européenne, tandis que Singapour s’est hissé à la première place devant la Suisse. Le top 10 concentre 5 pays scandinaves (Danemark, Finlande, Suède, Pays-Bas et Norvège). En 2025, les Etats-Unis ont battu en retraite au profit des économies à revenus élevés du Moyen-Orient.
Pourquoi la France a-t-elle plus de difficultés à attirer les talents que d’autres pays européens et que le reste du monde ?
Felipe Monteiro (FM) – La difficulté de la France à attirer les talents provient de la manière dont son écosystème est perçu et vécu par les professionnels internationaux et mobiles. Bien que le pays offre une éducation de haute qualité, des institutions solides et une bonne qualité de vie, il obtient des résultats inférieurs à ce que son niveau de revenu laisserait supposer en matière d’attraction de talents. Comparée à certains pays européens de référence, la France est souvent perçue comme ayant un marché du travail plus rigide, des parcours de carrière moins transparents et une complexité administrative plus élevée pour les profils internationaux. Les professionnels très mobiles comparent de plus en plus les pays non seulement sur les salaires ou le prestige, mais aussi sur la facilité d’entrée, la fluidité des carrières et l’employabilité à long terme. À cet égard, le modèle social français peut paradoxalement constituer un frein. Il protège très efficacement ceux qui sont déjà dans le système, mais peut rendre l’accès et la progression plus difficiles pour les personnes extérieures. Ainsi, la France attire de nombreux étudiants et jeunes talents, mais peine davantage à convertir cet afflux en une attractivité durable à long terme.
Le Top 20 des pays les plus compétitifs à l’échelle mondiale.
Source : Global Talent Competitiveness Index 2025 – INSEAD, novembre 2025
En quoi la France est-elle plus performante, en revanche, dans le développement de ces talents ?
FM – La France se distingue par sa capacité à développer les talents une fois que les individus sont bien intégrés dans le système. Elle excelle particulièrement dans l’éducation formelle, l’apprentissage tout au long de la vie et le développement de compétences de niveau intermédiaire et supérieur. La combinaison d’universités reconnues, d’institutions d’élite, de filières professionnelles et de dispositifs de formation crée un écosystème dense et robuste pour l’accumulation de compétences dans le temps. De plus, la France ne s’appuie pas uniquement sur l’éducation initiale. Elle a fortement investi dans la formation continue, la reconversion et la certification professionnelle, permettant aux individus d’actualiser leurs compétences tout au long de leur carrière. Cela explique pourquoi la France génère régulièrement de solides résultats en matière de compétences, même si ces compétences ne se traduisent pas toujours par une employabilité ou une mobilité fluide. En résumé, la France est très performante pour construire des compétences, mais moins efficace pour permettre leur circulation à travers l’économie.
Dans quelle mesure le contexte géopolitique affecte-t-il la compétitivité mondiale de la France ?
FM – Le contexte géopolitique actuel entraîne à la fois des opportunités et des contraintes pour la compétitivité de la France en matière de talents. Du côté positif, la France bénéficie d’une perception de pays stable et sûr au sein de l’Union européenne (UE), à une époque d’incertitude mondiale croissante. Des institutions publiques solides, une stabilité sociale et une bonne qualité de vie renforcent la capacité de la France à retenir les talents. Cependant, dans le même temps, la fragmentation géopolitique actuelle, les disruptions technologiques et une concurrence mondiale accrue pour recruter et fidéliser les compétences pointues renforcent l’importance d’être un pays adaptable. Chaque pays doit faire évoluer rapidement ses politiques industrielles, ses innovations ou encore ses stratégies de talents afin de prendre l’avantage sur les autres territoires. Le défi paradoxal de la France est que ses forces institutionnelles sont aussi sa plus grande faiblesse : elles peuvent parfois ralentir l’adaptation, créant un risque non pas de déclin, mais de perte de dynamisme relatif face à des pays concurrents plus agiles.
Concrètement, quelles mesures la France priorise-t-elle pour rester compétitive à l’échelle mondiale ?
FM – Une priorité majeure est de moins se concentrer sur la production de compétences supplémentaires, mais davantage sur la valorisation des compétences déjà présentes en France. Cela implique d’améliorer la fluidité du marché du travail, de faciliter les transitions de carrière et de réduire les barrières entre secteurs, régions et étapes de la vie professionnelle. Des mesures visant à renforcer l’employabilité, la mobilité interne et la reconnaissance des compétences auraient un impact significatif sur la compétitivité globale. Une seconde priorité est l’ouverture stratégique. Attirer et retenir les talents internationaux nécessite des procédures administratives plus simples, des perspectives de carrière plus claires et des liens renforcés entre l’éducation, les entreprises et les écosystèmes d’innovation. Enfin, troisième priorité, dans un monde façonné par l’intelligence artificielle et des chocs répétés, la France doit investir résolument dans les compétences adaptatives telles que l’agilité d’apprentissage, la collaboration interdisciplinaire et la complémentarité humain‑technologie. La compétitivité future dépendra moins de la protection des structures existantes que de la capacité à permettre une transformation continue.