51 jours. C’est le nombre de jours qui nous séparent jusqu’à la fin de l’année. C’est aussi le nombre de jours où les femmes vont travailler « gratuitement » en France, en raison d’inégalités salariales persistantes avec les hommes, selon le calcul annuel des Glorieuses. La lettre d’information féministe s’appuie sur les données les plus récentes de l’INSEE. À temps de travail identique, les femmes gagnent en effet 14,2 % de moins en moyenne que les hommes. Depuis 2016, l’écart salarial entre les femmes et les hommes s’est réduit de 15,1 % à 14,2 %, soit 0,9 points. À ce rythme-là, la France atteindra l’égalité salariale en 2167.
Chez les cadres dirigeants, plus précisément, l’APEC a démontré, de son côté, que la rémunération médiane des hommes est de 56 000 euros bruts annuels, soit 12 % de plus que celle des femmes (50 000 euros bruts annuels). À poste et profil identiques, l’écart de rémunération s’élève à 7 %, un chiffre quasi constant depuis 2015. Cet écart salarial se creuse avec l’âge : il atteint 11 % pour les plus de 55 ans. Seules 51 % des femmes cadres ont le sentiment d’être rémunérées justement, contre 59 % des hommes.
Une progression trop lente, selon Lucile Quillet, journaliste et autrice de l’ouvrage Les méritantes. Comment le monde du travail trahit les femmes (Les Liens qui Libèrent), publié en octobre 2025. « Ce n’est pas aux femmes de changer, c’est au monde du travail de se réinventer. Les femmes ne sont ni les fautives, ni les responsables des inégalités professionnelles qu’elles subissent. Elles méritent mieux qu’un monde du travail qui brûle leur temps, leur énergie, leur cerveau avec des promesses trahies et des salaires moindres. »
1. La règle du piquet
Dans son ouvrage, elle dépeint notamment les règles professionnelles tacites qui jouent en leur défaveur. Parmi elles ? La persistance de la culture du présentéisme en dépit de la généralisation du télétravail. « Pour réussir, il faut être prêt à y dédier la majorité de son temps, travailler beaucoup, ou du moins être sur place pour le prétendre », écrit-elle. « On ne dit pas non aux coups de collier et aux périodes de rush, quitte à finir plus tard ou à emmener du travail chez soi. Il faut être sur le pont, au garde-à-vous, prêt à assurer. Et ce serait bien dommage de se donner tout ce mal pour ne pas venir transformer l’essai aux afterworks. À la présence s’ajoute l’importance d’une grande disponibilité. Le temps professionnel doit pouvoir s’étendre sur le temps personnel. Une personne motivée et professionnelle doit pouvoir répondre à un appel ou un mail urgent, tout comme elle devra être disponible pour partir en déplacement sur plusieurs jours ou semaines ».
2. La règle du champion
En plus de disposer de temps, les femmes font aussi face à l’impératif d’avoir confiance en elles (dans le versant positif) – voire d’adopter une attitude arrogante (dans le versant négatif). Le terme importe peu, il s’agit surtout de prendre le contrepied de la posture de la « bonne élève ». Autrement dit ? « Attendre d’être naturellement récompensée pour son investissement et ses bons résultats », explique Lucile Quillet. Mieux vaut adopter, en effet, le syndrome du champion. « C’est-à-dire avoir assez d’égo pour vous faire gagner sur tous les plans. Vous devez devenir votre propre candidat et cheer-leader, défendre vous-même votre cause pour vous placer dans la lumière et obtenir ce que vous méritez. Au travail, on n’obtient que ce que l’on demande. Personne ne plaidera mieux votre cas que vous. Pour réussir, il ne faut pas compter sur la méritocratie, mais sur soi uniquement. Quand l’ascenseur est bloqué, c’est à vous de grimper l’échelle. »
3. La règle du courtisan
En plus d’être présentes et de bonnes promotrices de leur propre image, les femmes devront ensuite opérer un mouvement vertical, du bas vers le haut, pour gravir les échelons – et peut-être espérer s’attirer les grâces du dirigeant, développe Lucile Quillet : « Le chef, c’est une personne importante. Comme un roi, il est tout puissant (…). Il doit s’entourer d’une table-ronde de chevaliers loyaux et solides. Ses pairs ne sont pas des conseillers avisés qui amènent le meilleur de leur expertise pour aider à prendre les meilleures décisions. Non ! Ils sont des courtisans qui paradent et qui brossent le roi dans le sens du poil. Ils flattent plus qu’ils ne conseillent, et font passer encore une fois leur cause individuelle avant la cause collective (…). L’enjeu n’est pas de briller, mais de conserver son siège proche du pouvoir. Si l’on s’éloigne, on perd de son influence. La vision de près participe à votre mérite, c’est ce qui imprime dans le cerveau du dirigeant. »
4. La règle de la petite souris
Face à une chefferie omnipotente, les femmes ne devront pas passer à côté d’une quatrième règle du jeu : « être politique ». Autrement dit ? « Vous entrez discrètement, vous n’excellez pas, vous ne brillez pas, mais vous êtes là, discrète, docile, consensuelle et plutôt sympa », poursuit la journaliste, spécialiste du genre, dans son livre. « Vous êtes politique parce que tout le monde vous apprécie, vous ne créez ni clivage, ni scandale. Vous n’évoquez pas les sujets qui fâchent, vous ne faites pas de vagues. On ne vous demande pas d’avoir du tempérament ni de faire la révolution, encore moins de menacer ou de faire de l’ombre à votre mentor. Que ce soit en comité exécutif ou à l’échelle plus ordinaire d’un service, mieux vaut faire profil bas et gérer son « silo » quand bien même le cap emprunté mène droit à un iceberg. Dans cette forme de lâcheté managériale, on préfère se refiler la patate chaude, plutôt que d’apporter les mauvaises nouvelles au chef, au risque d’être associé à sa colère. Poser les bonnes questions, pointer les sujets risqués, questionner la stratégie, c’est une impolitesse vis-à-vis de celui qui vous a fait confiance pour être son plus proche sujet. »
5. La règle du « Boys Club »
Enfin, il existe une dernière règle qui conduit les femmes à déployer beaucoup d’efforts dans le monde du travail pour moins de résultats que leurs homologues masculins : celle de leur intégration au sein de « Boys Club » en entreprise. « Si la règle est de promouvoir des gens qui nous confortent, il est évident de nommer aussi des gens qui nous ressemblent », termine Lucile Quillet. « Au moment de constituer sa table-ronde de chevaliers, le chef se retourne vers les compagnons de toujours, issus des mêmes écoles. Ils partagent les mêmes goûts sportifs et font partie des mêmes cercles de pouvoir. On se renvoie des ascenseurs, on glisse un mot pour un copain à d’autres copains. Prouver que l’on est à sa place, que l’on fait partie de la famille, que l’on adhère à la culture d’entreprise est une marque de comptabilité à long terme. Mais cette culture d’entreprise dans laquelle il faut plonger et s’immerger chaque jour n’est pas neutre, encore moins universelle. Ses rites, son langage, son humour, ses goûts se conjuguent souvent masculin, devenant l’incarnation d’une « culture bro » qui, sous couvert de créer de la cohésion et de la camaraderie, produit de l’exclusion. »
« Les Glorieuses » espèrent notamment que la transparence salariale, qui prendra effet d’ici à juin 2026 au sein des entreprises, via la transposition d’une directive européenne, permettra de faire une différence. Dans des pays comme l’Islande et la Suède, qui ont mis en place cette transparence depuis des dizaines d’années
, les écarts de salaires sont devenus un non-sujet
. Les femmes y négocient mieux leurs salaires.
Découvrez en intégralité le livre de la journaliste Lucile Quillet, Les méritantes. Comment le monde du travail trahit les femmes, publié aux Editions Les Liens qui Libèrent, en octobre 2025.