Xavier Rodriguez se souvient avec précision de ce moteur intérieur qui l’a poussé à quitter son quartier : « J’ai très tôt voulu changer de statut », confie-t-il. Élevé par une mère célibataire dans un environnement qu’il qualifie de « populaire », il prend en main son avenir dès l’adolescence. « J’avais l’impression que leur vie était beaucoup plus sympa là-bas, qu’il y avait plus d’opportunités », raconte-t-il à propos des Lyonnais vivant en centre-ville, loin des réalités de la banlieue où lui-même a grandi.
Pour décrocher un BTS Force de vente, il enchaîne les petits boulots afin de financer ses études : surveillant dans son propre lycée, serveur dans des bars, entre autres. Avant ses 20 ans, il se lance avec un ami proche dans la création d’une première entreprise. « C’était une société d’édition », relate-t-il. À l’époque, « c’était le tout début d’Internet ». Il imagine alors un magazine gratuit répertoriant les horaires de cinéma, également disponible en ligne : « C’était un peu une révolution. » Persuadé que l’énergie et le sérieux inspirent la confiance, il parvient à convaincre un banquier de le soutenir. Mais il découvre rapidement la complexité de l’entrepreneuriat. « On ne savait pas ce qu’était un besoin de fonds de roulement, ce que signifiait gérer une trésorerie, etc. », admet-il avec le recul. Des investisseurs s’intéressent à leur initiative, mais « à 20 ans, on pensait pouvoir être les meilleurs tout seuls ». Son associé accepte peu après un poste chez un client, et l’affaire s’éteint, faute de moyens pour continuer seul.
Une vocation inattendue
La suite de son parcours tient du hasard. Un ami l’invite à participer à un chantier de travaux sur corde. « Il savait que j’étais manuel. J’ai toujours fait des travaux pour gagner un peu d’argent », souligne-t-il. Rapidement, le métier le séduit : « Être dans des endroits où personne ne peut aller, travailler dehors, avoir un regard différent sur le monde… C’est à la fois rude et extraordinaire. » Porté par une philosophie simple – « faire en sorte d’être le plus performant possible dans ce que je fais » – il multiplie les missions, quitte à dormir dans sa voiture pour économiser et réinvestir. « Dormir à Paris dans sa voiture, ce n’est pas super sympa », glisse-t-il en évoquant ses passages par les piscines municipales pour se laver.
Sa ténacité finit par attirer l’attention. Une entreprise artisanale l’envoie sur un chantier à la Tour Eiffel, « entre le deuxième et le troisième étage », à l’origine pour quelques semaines. Il y restera finalement deux ans, travaillant de nuit. « Il faisait très froid certaines nuits, c’était un enfer. Je me suis dit que si j’arrivais à rester, j’aurais réussi quelque chose de plus que les autres », se souvient-il. Son obstination, alliée à un grand souci du travail bien fait, lui ouvre progressivement de nouvelles responsabilités : « Je me suis rendu compte que j’étais prêt à faire tout ce que les autres ne voulaient pas faire. Et cela m’a aidé à progresser. »
À force d’implication, Xavier Rodriguez gravit les échelons au sein de cette PME, jusqu’à devenir chargé d’affaires, puis directeur technique. « J’ai souvent fait le job d’après avec le salaire d’avant », sourit-il, fier d’avoir gagné la confiance de ses supérieurs. Un jour, il finit par approcher le patron, alors peu enclin à élargir l’activité. « Si je ne peux pas faire cela ici, je vais aller le faire ailleurs », lance-t-il, déterminé à ne plus brider ses ambitions. Réponse inattendue du fondateur : « Je préfère t’avoir comme associé plutôt que comme concurrent. »
Prendre les rênes
Il rachète finalement l’entreprise grâce à un prêt bancaire, un acte qu’il considère comme son plus grand défi : « C’est à ce moment-là que j’ai pris le plus de risques. » Depuis, le chiffre d’affaires a bondi, passant d’environ 4 millions d’euros à 65 millions aujourd’hui. « Nous avons 500 collaborateurs et sommes présents un peu partout en France, ainsi qu’en Suisse, au Luxembourg, aux Antilles et à La Réunion », se réjouit-il. Pour Xavier Rodriguez, l’excellence d’exécution sur des projets toujours plus complexes – Tour Majunga, Grande Arche de La Défense, Notre-Dame de Paris ou encore la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques de Paris 2024 – est la clé du succès : « Nous allons là où personne ne croit qu’il est possible d’aller, parce que nous prenons le temps d’étudier sérieusement les sujets. Je me suis toujours dit qu’il fallait se donner les moyens d’y arriver. »
Aujourd’hui, il détient 98 % du capital de son groupe. « Moi, j’ai commencé comme ouvrier : la preuve qu’on peut démarrer comme salarié et devenir propriétaire d’un leader sur son marché », martèle-t-il. Conscient du chemin parcouru depuis son quartier natal, il invite chacun à « prendre son destin en main » et à persévérer, même quand personne n’y croit. Loin du rêve linéaire, son parcours a été semé d’obstacles et d’épreuves. « Ce qui est important pour moi, c’est de montrer que tout est possible, on peut s’extraire de toute situation qui nous nuit, en se donnant du mal et en réfléchissant. Il y a toujours une voie qui nous pousse à progresser, à aller vers le bonheur ou l’épanouissement. Et cela, tout au long de sa vie », conclut-il, sourire aux lèvres, bien décidé à continuer l’aventure.
Crédit photo : Hugo Alexandre.