Le jobsharing consiste à coexercer une fonction, en formant un tandem avec un ou une collègue. Les deux partenaires partagent les responsabilités, les missions, les objectifs et les résultats de cette fonction. Et ils répartissent entre eux le temps de travail commun/individuel et les tâches à accomplir. Ce modèle de travail innovant et flexible permet d’accéder à des postes exigeants tout en travaillant à temps partiel. Différentes combinaisons sont possibles : de 50-50% à 80-80%, et jusqu’à deux temps pleins sur des postes de top management. Le tandem de travail peut ainsi profiter de la complémentarité des compétences de chacun, se soutenir et doubler ses forces tout en réduisant le temps de travail individuel.
Un modèle de travail flexible qui séduit cadres et entreprises
A l’étranger, environ 30% des entreprises proposent le jobsharing à leurs salariés [2], que ce soit dans le privé (Bosch, Deutsche Bahn, Allianz… ) comme dans le secteur public (Sénat de Hambourg, Centre Hospitalier suisse CHUV…). En France, le jobsharing émerge à peine, sous forme d’arrangement ponctuel entre manager-managé, ou de manière plus assumée, comme ce fut le cas à Hewlett Packard France au début des années 2000, et plus récemment à la SNCF.
Le jobsharing se propose, mais ne s’impose pas. Travailler en jobsharing peut être exigeant. Cela engage les deux partenaires à s’accorder sur une vision et une organisation commune, à penser collectif, au-delà des ego, et à communiquer de manière ouverte et continue. Cela nécessite des soft skills, qui sont cependant de plus en plus recherchées dans le monde du travail et en particulier sur les postes d’encadrement.
Les atouts du jobsharing, en particulier pour les postes de management
Certaines entreprises ont déjà identifié le potentiel du jobsharing et le proposent spécifiquement à leurs managers, comme levier à la fois de performance professionnelle et d’équilibre personnel. C’est le cas notamment de Mercedes-Benz, en Allemagne, dont 400 managers travaillent en jobsharing et dont un quart des tandems sont mixtes [3].
À l’heure où la nouvelle génération se détourne progressivement des postes de management, préférant des fonctions qu’ils jugent plus épanouissantes et moins stressantes, le jobsharing pourrait être une réponse pertinente au « conscious unbossing« , un phénomène qui se traduit par une « déhiérarchisation consciente » ou « démanagérisation » et reflète le choix des jeunes de renoncer aux responsabilités de manager ou de cadre intermédiaire. Une étude réalisée par Robert Walters [4] en septembre 2024 auprès de 3 600 participants révèle que plus de la moitié des professionnels de la génération Z (52 %) n’aspirent pas à occuper des fonctions managériales, puisqu’ils perçoivent ces fonctions comme trop stressantes, et pas assez rémunérées pour justifier les responsabilités supplémentaires qu’elles impliquent. Ce phénomène est accentué par une approche radicalement différente du travail : les jeunes accordent une importance prioritaire à l’équilibre entre vie professionnelle et vie personnelle. Par conséquent, un poste perçu comme exigeant et empiétant sur leur sphère privée correspond peu à leurs attentes et aspirations. Le jobsharing représenterait alors une alternative idéale pour occuper un poste stimulant à temps partiel, tout en permettant à la nouvelle génération de mener d’autres activités, aussi bien au sein de l’entreprise qu’en dehors. Ce mode de travail répond davantage à leur quête d’épanouissement personnel et à leur besoin de flexibilité.
À lire aussi
Génération Z : stop aux clichés !
Est-ce vraiment souhaitable de travailler à temps partiel ?
En 2023, il y avait 4,2 millions de salariés à temps partiel, soit 17,4 % des salariés et 8,7% des cadres et professions intellectuelles supérieures [5] Les femmes sont encore largement sur-représentées, puisque 26,6% des femmes salariées [6] et 16,5% des femmes cadres travaillent à temps partiel [7].
Synonyme de précarité ou de frein sur la carrière, le temps partiel souffre toujours d’une mauvaise image. Il reste compliqué, voire impossible, d’exercer des postes de cadre ou de dirigeant à temps partiel, celui-ci étant jugé peu compatible avec un poste à responsabilités. Or, ces dernières années, les évolutions sociétales ont redessiné le salariat. Désormais, 80% des couples sont biactifs et une très large majorité de salariés assume des responsabilités de parent et/ou d’aidant en parallèle du travail[8]. C’est pourquoi, le besoin de temps et de flexibilité n’a jamais été aussi criant, quelles que soient les catégories socioprofessionnelles. Un besoin de flexibilité, qu’à défaut de trouver facilement dans l’entreprise, certains salariés vont chercher dans le freelancing qui ne cesse de croître depuis quelques années. D’ailleurs, pour les freelances, dont 43% sont des femmes, la liberté d’organiser leur temps de travail est une de leurs principales sources de motivation (83%) [9]. Ainsi, le haut niveau de disponibilité encore attendu sur les postes à responsabilités agit de plus en plus comme un critère discriminant qui réduit la diversité des viviers.
Le jobsharing est une nouvelle réponse au besoin croissant de flexibilité et s’avère une solution gagnant-gagnant. En formant un tandem, les salariés peuvent travailler à temps partiel à un moment de leur vie où ils en ont besoin et poursuivre leur trajectoire de carrière sans s’écarter des postes exigeants. Et du côté des entreprises, cette organisation du travail assure une meilleure continuité de l’activité, grâce au remplacement mutuel, et offre une large palette de compétences complémentaires, surpassant ainsi les bénéfices d’un poste à temps plein occupé par une seule personne. Le jobsharing permet également de maintenir et développer les viviers de futures dirigeantes, en évitant le décrochage de carrière lié à la maternité et aux temps d’absence. Et c’est une opportunité donnée aux hommes de pouvoir réduire leur temps de travail, sans impact négatif sur leur image sociale.
Un autre rapport au travail et à la carrière
En réalité, la durée que nous passons à travailler ne diminue plus et le nombre d’années passées au travail augmente même. Face à cela, les salariés cherchent à s’investir de manière plus distanciée dans le travail et/ou se plongent dans une quête plus accrue de sens dans leur activité professionnelle. Ainsi, chaque individu a l’obligation de contribuer au collectif par une quantité minimale de travail au cours de sa vie. Néanmoins, en contrepartie de cette règle commune, chacun devrait pouvoir adapter cette contribution à son propre rythme et à ses projets personnels. Cela pourrait se traduire, par exemple, par travailler intensément sur une période courte, faire des pauses dans sa carrière pour reprendre plus tard, combiner un emploi salarié avec une activité entrepreneuriale (la polyactivité), particulièrement prisée par les jeunes de moins de 30 ans (29,5%). Le jobsharing apparaît dans ce contexte comme une alternative professionnelle enrichie, une forme spéciale d’occupation à temps partiel : une fonction, donc une charge de travail, est répartie sur deux personnes mais le poste est occupé à plein temps. Par rapport à un temps partiel classique, une mini-équipe se constitue, un binôme avec ses contraintes et ses atouts. Un agenda à se répartir à deux, la volonté de travailler en étroite collaboration dans un esprit “sparring-partner”. Car la répartition concerne non seulement le temps de travail, mais aussi le contenu du travail.
Ainsi, le jobsharing offre l’occasion de transformer le travail en profondeur, en valorisant la diversité, le sens du collectif et l’équilibre pro-perso au sein même des équipes. Le marché français devrait saisir cette chance et mettre davantage en œuvre le jobsharing et toutes ces nouvelles formes de travail dont les exemples font encore trop souvent défaut dans notre pays.
[1] Et à 52% des femmes cadres ont des difficultés de conciliation pro-perso. Etude de l’APEC 2023 et Datagora « Portrait statistique des cadres du secteur privé »
[2] https://www.go4jobsharing.ch/wp-content/uploads/flyer_le-job-top-sharing.pdf
[3]https://www.stuttgarter-zeitung.de/inhalt.fuehren-in-teilzeit-halbe-stelle-volle-verantwortung.1245b906-ce22-4b8c-ab60-fc38d18a8917.html
[4]https://www.robertwalters.ch/fr/eclairages/conseils-en-recrutement/blog/La-generation-Z-ne-veulent-pas-etre-des-cadres-moyens.html
[5] https://www.insee.fr/fr/statistiques/7767077?sommaire=7767424
[6] https://www.insee.fr/fr/statistiques/7767077?sommaire=7767424
[7] https://www.ofce.sciences-po.fr/pdf/etudes/2024/EtudeOFCE-01-2024.pdf
[8] https://www.insee.fr/fr/statistiques/fichier/1303230/ES478G.pdf
[9] https://www.bcg.com/press/9february2022-freelancing-in-europe-fr