S’interroger sur le sens de son travail concerne toutes les strates de l’entreprise et tous les individus. Souvent on entend dire « Oui mais celui qui va à l’usine ne se pose pas la question du sens de son travail », c’est totalement faux et c’est déshumaniser les travailleurs les moins favorisés. Le sens est plus évident dans cette situation-là (il s’agit de gagner de l’argent et de manger) mais il n’en est pas moins présent.
Aujourd’hui, on traverse une crise de sens pour plusieurs raisons. Non seulement l’individualisation du sens lié à l’effondrement progressif des autorités. Mais aussi une technicisation accrue des tâches qui définalise inévitablement les métiers. La technique c’est le moyen, le sens c’est la finalité. Plus les métiers sont techniques, plus ils deviennent pointus sur les moyens, plus vite ils perdent de vue leur finalité. Ça ne veut pas dire que la technique est insensée, loin de là, mais elle augmente l’exigence de sens. Plus on technicise, plus on mise sur les moyens, plus la finalité s’obscurcit. Dans certains métiers devenus tellement techniques, les gens ne voient plus le résultat tangible de ce qu’ils entreprennent. Or, c’est un besoin absolument essentiel à tous les âges de la vie de pouvoir répondre à la question du sens de ce qu’on fait.
L’absence de sens est non seulement une source de souffrance mais une souffrance liée au sentiment de déshumanisation. Quand on applique pour appliquer sans se poser de question, on est réduit à n’être qu’un rouage, une machine, et une machine bas de gamme à l’heure de l’intelligence artificielle et de la robotisation. Si on ne veut pas faire des nouvelles technologies des puissances autonomes qui nous remplacent, mais des moyens à notre service, il faut qu’on mise sur ce qu’on a de spécifiquement humain et qu’on le cultive. La réflexivité sur le sens de ses propres actions distingue encore (pour combien de temps je ne sais pas) l’homme de la machine.
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Je pense que cette question du sens du travail est complètement marginale, et qu’elle fait partie de ces thèmes qui font écran de fumée sur la scène du travail remplie des vrais problèmes constitutifs et à l’origine de la violence de ce dernier:
-Mises malsaines en compétition souvent inutile
-jeux de coudes extrêmement divers et variés
-détournement des lois sur le harcèlement ou la discrimination pour des luttes de pouvoir ou d’argent, ou pour se débarrasser de collaborateurs à bons comptes
-pouvoirs limités et timides de l’inspection du travail
-injonctions diffuses, illégales en réalité, à se mettre sur LinkedIn, et favorisation des embauches sur relations ou posts à telle ou telle orientation
-rétention de savoirs et savoir-faire
-soif toxique de déférence
-idéalisation de la girafe rose qu’est l’intelligence collective où luttes de pouvoir se déchaînent masquées
-fourberie des compétences douces théâtralisées
-passions humaines
-prosélytisme ou biais religieux (sur ce dernier, chuuuut, je n’ai rien dit)
-abus d’influence d’intouchables qui participent au quota de l’image de l’entreprise inclusive
-etc…
Quant à la quête du sens, je ne vois pas ce qu’elle vient faire dans un travail rémunéré: si quelqu’un travaille en retour d’un service ou d’une intervention, y compris au sein d’une chaîne de processus dans une entreprise, c’est bien que quelque chose sera vendu ou fourni dans un but; et en retour, le travailleur reçoit un salaire.
Je crois que vous confondez quête du sens, avec une éventuelle frustration liée à une répétabilité, une trop modeste contribution, par exemple intellectuelle, ou un lien de subordination, ou une stagnation, ou tout autre élément frustrant.
Vous pouvez également éventuellement confondre la quête du sens avec des interrogations éthiques (exemples: sentiment de toxicité sociale, environnementale, …)