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Coronavirus : “ce que nous vivons n’est pas représentatif du télétravail”

, par Fabien Soyez

Avec le confinement imposé par l’épidémie de coronavirus, plus d’un tiers des salariés français ont été amenés à travailler chez eux, parfois dans des conditions complexes et en urgence. Pour Nolwenn Anier, docteure en psychologie et consultante bien-être et diversité, il est important de garder en tête que ce qu’ils vivent actuellement n’est pas représentatif du télétravail classique.

Pourquoi selon vous, le télétravail confiné n’est pas assimilable à du télétravail classique ?

Je constate que de nombreuses personnes communiquent en ce moment sur les opportunités que le confinement crée pour développer le télétravail. Mais cela me fait un peu peur, car les circonstances que nous vivons actuellement sont exceptionnelles, tout en ayant probablement des effets sur le travail de chacun. Penser qu’il s’agit d’un télétravail classique simplement généralisé à grande échelle pourrait être potentiellement contre-productif.

En effet, le télétravail actuel est différent, à bien des égards. D’abord, Il est forcé et de longue durée, ce qui n’est pas habituellement recommandé. Au lieu de durer quelques jours pour permettre de conserver le lien social avec les équipes, il est voué à s’étendre sur plusieurs semaines, voire plusieurs mois, tous les jours.

Ensuite, pour certains cas, il n’a pas eu le temps d’être correctement préparé, à la fois au travail et à la maison. Au lieu d’être mis en place avec les managers, il a été mis en place en urgence, sans que les salariés aient forcément pu préparer leur espace de travail et leur matériel. Enfin, ce télétravail forcé intervient dans un contexte anxiogène. Dans ces circonstances, le télétravail tel qu’il est actuellement pratiqué ne tient pas ses promesses, car la concentration et la motivation ne sont pas forcément favorisées.

L’une des grandes différences avec le télétravail classique, c’est aussi qu’actuellement, de nombreuses personnes sont amenées à travailler en présence de leurs conjoints et/ou de leurs enfants ; alors que les experts recommandent de s’aménager un espace dédié au télétravail, calme et permettant d’être seul. Travailler en présence de sa famille peut être considérablement délétère. Le simple fait de penser à ses enfants dans la pièce d’à côté consomme des ressources cognitives, et altère concentration et efficacité. Le risque est élevé, pour tous ces télétravailleurs parents, de se sentir dépassés par la situation, de se disperser, et de ne pas avoir suffisamment de temps de repos ; ce qui pourrait les conduire à se sentir stressés, anxieux, voire à faire un burn-out.

Pour toutes ces raisons, ce que nous vivons actuellement n’est donc absolument pas représentatif du télétravail.

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A quoi correspond alors le vrai télétravail ?

Les Français sont actuellement en télétravail 100 % de leur temps, alors qu’on recommande de le faire 1 à 2 jours par semaine, en fonction des besoins des salariés et des employeurs, afin de conserver un contact relationnel avec son équipe, de faire l’expérience de la reconnaissance, de se sentir utile…

Le télétravail sous-entend des modalités qui devraient être établies en accord avec tous les salariés et les managers, l’idée étant de prendre le temps de se réunir et d’être tous d’accord, de mettre en place une période de test, avec des ajustements, ce qui prend du temps. Ici, avec le télétravail forcé on n’a pas eu le temps de faire cela, les circonstances ont fait que les salariés n’ont pu se faire à l’idée de ce travail à distance, de se mettre d’accord sur les modalités, de mettre en place les outils nécessaires… Des choses qui, en temps normal, doivent être faites en amont, afin de conserver un climat de confiance et des conditions de travail sereines.

Le télétravail nécessite d’avoir aussi accès à un espace dédié, chez soi, avec des plages horaires de tranquillité, permettant d’être suffisamment efficace. Ce qui signifie qu’il est important d’être seul et au calme.

Enfin, il est important de mettre en place des moments d’échanges et des outils pour rester en contact avec ses collègues, afin de ne pas rompre le lien social ; car actuellement, le risque est que de nombreux télétravailleurs forcés se sentent isolés, faute des outils nécessaires pour communiquer suffisamment avec leur équipe. En effet, le travail est étroitement lié à un besoin d’appartenance sociale, primordial pour rester motivé. À force d’être chez soi, mais sans ses collègues et ses managers, les télétravailleurs qui n’auraient pas d’outils de communication adéquats risquent de perdre pied. Ils ont probablement des logiciels de visioconférence grand public tels que Skype ou FaceTime, mais ils n’ont pas forcément l’habitude de les utiliser, ni de travailler avec des outils de documents partagés ; ce qui peut demander une adaptation fatigante.

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Pensez-vous que certains de ces “télétravailleurs forcés” finiront par abandonner ?

Je reste optimiste, car je vois sur les réseaux sociaux des structures proposant une aide, des techniques pour s’adapter. De belles initiatives se créent pour épauler ceux qui pourraient perdre pied, afin de se créer de nouvelles routines de travail pour mieux vivre cette période de confinement.

À terme, il faut espérer que de nouvelles habitudes de travail se créent, que les personnes confinées s’adaptent et finissent par être converties au télétravail. Mais d’ici là, les personnes doivent rester indulgentes avec elles-mêmes, et se fixer (seules et en équipe) des objectifs simples, faciles à atteindre chaque jour, afin de continuer à se sentir satisfaites. Car il n’est pas possible de télétravailler actuellement avec des objectifs “traditionnels”. Il ne faut donc pas se blâmer si la concentration ou la motivation peinent à venir.

De fait, une proportion non négligeable de Français travaillent de chez eux actuellement, mais comme je le disais, le télétravail n’a pas été mis en place correctement ; après cette période de confinement, il faudra que les personnes qui restent intéressées par ce mode de travail fassent le point sur les outils à utiliser et le rythme hebdomadaire qu’ils souhaitent adopter.

Il faut savoir que pour de nombreux télétravailleurs forcés, le fait de s’être retrouvé catapultés à domicile, parfois avec leurs enfants et conjoints, est susceptible de les dégoûter du télétravail. Chacun aura un ressenti différent, mais ceux qui éprouvent des difficultés actuellement, notamment pour concilier leur vie professionnelle et leur vie personnelle, peuvent se rassurer et remettre les choses dans leur contexte, car le télétravail forcé actuel n’est pas représentatif d’un télétravail correctement mis en place. Il s’agit de circonstances exceptionnelles.

Je conseillerais donc aux salariés et managers secoués par le télétravail forcé, de réfléchir sur l’impact qu’ont eu les circonstances actuelles sur leur vécu, une fois la période de confinement terminée. Et si elles souhaitent retenter le coup, de prendre le temps d’accompagner la mise en place du télétravail, afin de le mettre en place de manière sereine, dans des conditions normales. D’un autre côté, cette expérience pourrait aussi avoir des effets positifs en montrant à des personnes réfractaires que cela peut très bien fonctionner.

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Pendant cette période de confinement, quel doit être le rôle des managers ?

Les personnes qui gèrent des équipes doivent, les premières, être indulgentes, envers elles-mêmes et leurs équipes, et garder en tête qu’il ne s’agit pas d’un télétravail classique. Qu’il n’est donc pas possible de demander autant à leurs collaborateurs qu’en temps normal.

Les managers ont ont un rôle à jouer dans l’accompagnement de leurs équipes, et dans la création de nouvelles habitudes de travail. Ils doivent être bienveillants, afin qu’un climat de travail tolérant puisse s’instaurer.

Ils doivent enfin montrer le bon exemple, en évitant de se mettre la pression, et de trop travailler. Car le télétravail peut facilement conduire ceux qui le pratiquent à ne jamais décrocher, en l’absence d’une transition entre lieu de travail et domicile. Les managers doivent donc se poser eux-mêmes des limites, conserver un juste équilibre vie personnelle – vie professionnelle et une charge de travail raisonnable. Enfin, ils ne doivent pas hésiter à prendre le temps de remercier et de féliciter leurs collaborateurs, car en télétravail, par écrit, la reconnaissance va moins facilement de soi. Or, le sentiment de reconnaissance demeure primordial pour permettre à chacun de s’engager et de demeurer motivé.

 

 

Fabien Soyez

Fabien Soyez
Journaliste Web et Community Manager


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Vos réactions (2)

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    […] salariés se sont en fait retrouvés face à un télétravail forcé et imposé. Avec, de surcroît, cette contrainte supplémentaire de devoir garder leurs enfants. Le […]

  2. Bruno, le

    Pas trop d’accord… j’ai du télétravailler dans l’urgence, en emmenant le PC et un des écrans du bureau. On est avec ma femme et ma fille de 9 ans, tous les trois dans le salon. La connexion VPN fonctionne bien, je travaille comme au bureau, ça tourne aussi vite, il est facile de s’appeler entre collègues ou notre manager (avec Teams) et on s’est fait un webmeeting sans souci.
    J’avais un a priori sur le télétravail (=journée cool), je m’étais trompé, on peut être aussi efficace qu’au bureau si les outils fonctionnent bien. A tel point que j’envisage de le faire une fois par semaine pour la suite, comme l’autorise mon entreprise, sous réserve que je sorte vivant et en bonne forme de cette horrible période de covid19…

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