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Pourquoi les managers devraient méditer

, par Fabien Soyez

La méditation de pleine conscience se développe dans les entreprises. Si elle est utilisée à bon escient, elle peut rendre les collaborateurs moins stressés… et aider les managers à prendre des décisions plus justes. Le point avec Sébastien Henry, entrepreneur et auteur du livre « Ces Décideurs qui méditent et s’engagent » (éditions Dunod, 2014), ainsi qu’avec Dominique Steiler, directeur de la Chaire « Paix économique, mindfulness et bien-être au travail » à Grenoble Ecole de Management

 

En quoi la mindfulness peut aider à la qualité de vie au travail (QVT) ?

Sébastien Henry : Les entreprises qui s’engagent dans la mindfulness en France font le pari que les collaborateurs ont besoin d’espaces de respiration, et que favoriser le bien-être au travail aura des effets positifs sur les performances de l’entreprise. Elles perçoivent aussi la méditation comme une réponse à un besoin de sens et d’apaisement. La “mindfulness”, ou “méditation de pleine conscience”, est un entraînement de l’esprit à être le plus possible dans l’instant présent. Ce travail intérieur permet de se relier davantage à l’essentiel, et à la meilleure partie de soi-même. Cela favorise aussi le lien aux autres, la qualité de travail dans les équipes, et un plus juste équilibre entre performance et bien-être.

Dominique Steiler : D’un point de vue individuel, la pleine conscience améliore la résilience des gens face à l’incertitude, mais aussi leur créativité. En outre, des recherches indiquent que la mindfulness peut permettre de mieux apprendre de ses erreurs : la méditation réduit le jugement de valeur, et permet à la personne d’avoir un regard plus bienveillant vis-à-vis d’elle-même.

 

Et pourquoi cela peut-il aussi se traduire par un meilleur management ?

SH : La méditation est connue du grand public pour ses bienfaits face au stress… Mais plus que cela, il s’agit d’un travail d’écoute intérieure, qui permet de prendre des décisions plus justes. Sa pratique aide à être à l’écoute d’une partie de nous-même que nous n’arrivons pas toujours à percevoir, parmi nos milliers de pensées. Car nos décisions sont en partie pilotées de manière automatique, et la pratique de la mindfulness permet d’améliorer le discernement que l’on a du contexte d’une situation vécue, et de prendre une décision plus ajustée, moins réactive.

Cela aide d’abord à une écoute plus attentive des collaborateurs : le manager qui pratique la méditation a une capacité d’écoute plus profonde. Sans cesse en réunion et assommé par les emails, il est  en ébullition mentale ; la mindfulness lui permet de réduire l’agitation de ses pensées – il a ainsi a une chance d’être plus présent à l’autre, et donc d’être davantage attentif et bienveillant.

 

L’idée serait aussi pour les managers de mieux gérer les conflits, d’un point de vue collectif…

DS : Les moments de stress que vit un manager dans son entreprise sont à 80 % liés à des dimensions relationnelles – des conflits, des tensions. L’un des intérêts de la pleine conscience, c’est de mieux comprendre comment on entre en relation avec les autres, afin de mieux gérer ces situations.

Le manager méditant aura de meilleures capacités à dire les choses, mais aussi à créer, dans son rôle managérial, des espaces de confiance suffisants pour que ses collaborateurs se sentent le droit de dire leur désaccord et de pointer du doigt des dysfonctionnements. Sachant que l’une des raisons du stress au travail, c’est la sensation du salarié d’être libre ou non de s’exprimer. De leur côté, les collaborateurs, s’ils pratiquent aussi la pleine conscience, seront aussi plus à même de dire les choses.

La mindfulness rend enfin la personne qui la pratique plus apte à identifier des « signaux faibles » dans leur environnement – par exemple, un manager qui ne médite pas et qui se trouve dans une relation tendue, réagira probablement en se défendant (évitement ou agression), et n’arrivera pas à capter ce qui se passe chez ses collègues ; alors que la pleine conscience permet de conserver une ouverture sur ce qui se passe dans l’environnement conflictuel, et donc de mieux gérer les conflits.

 
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Pour vous, la mindfulness permet aussi aux décideurs de prendre des décisions plus justes pour la société…

SH : Deux mondes s’ignorent, bien souvent : celui de la sagesse et celui des affaires. Mais la méditation est une pratique qui peut permettre de créer des ponts entre les deux. Les dirigeants peuvent prendre davantage de hauteur et avoir une vision plus profonde de la raison d’être de leur entreprise.

Car quand le décideur intègre certaines pratiques de sagesse dans son quotidien, cela finit par rejaillir positivement sur lui, ses équipes, mais aussi sur son entreprise… et le rôle qu’elle joue dans la société. Quand il ralentit et se met à l’écoute de l’essentiel, il peut alors prendre conscience que la façon dont son business est mené (“business as usual”) est essentielle. Une forte volonté altruiste d’apporter une contribution plus forte à la société peut alors émerger. Après avoir effectué ce “retour à soi”, il repart dans l’action avec des priorités différentes. Par exemple en portant plus d’attention au bien-être dans son entreprise, ou en inventant de nouveaux business models, services, produits ou modes d’organisation qui sont davantage au service de la planète ou des plus pauvres.

 

Peut-on parler d’un engouement pour la mindfulness dans les entreprises ? Est-ce un vrai besoin pour elles ?

SH : Je constate un intérêt croissant d’un certain nombre de décideurs pour la mindfulness, même si cela reste une minorité. Ce mouvement, loin d’être un effet de mode, correspond à un besoin fondamental, lié à l’omniprésence digitale actuelle : hyperconnectés, sans jamais pouvoir décrocher, nous sommes de plus en plus nombreux à ressentir le besoin de disposer de moments de coupure, afin de nous déconnecter et de nous “reconnecter” à nous-mêmes.

DS : Se connecter à soi et à l’instant présent est une qualité présente en chacun de nous, mais d’une façon plus ou moins développée, et l’on sait que lorsqu’elle est bien développée, elle permet d’améliorer tout un ensemble de capacités chez la personne. Mais il ne peut pas y avoir d’obligation à pousser une personne à pratiquer la pleine conscience – cela doit être volontaire. Certes, de plus en plus d’entreprises pratiquent la mindfulness, notamment parce que la RSE est devenue prégnante dans leur culture, mais il faut faire très attention à la façon dont la méditation est utilisée.

 

Y aurait-il donc des risques de voir la méditation être instrumentalisée par certaines entreprises ?

SH : Sous la pression de la performance, certaines sociétés peuvent en effet être tentées d’utiliser la mindfulness en bout de chaîne, pour s’assurer seulement que les collaborateurs « tiennent le coup », sans réfléchir à l’organisation du travail elle-même. C’est la raison pour laquelle il est primordial que les dirigeants soient réellement impliquée dans le recours à cette pratique intérieure – s’ils en font l’expérience eux-mêmes, ils seront bien plus enclins à réfléchir sur les conditions de travail et un meilleur management, afin d’utiliser la méditation pour améliorer les choses.

DS : Le principal danger, c’est de ne pas se pencher correctement sur ce que pourrait apporter la pratique de la pleine conscience, et de croire qu’il s’agit simplement d’un outil de bien-être. On voit beaucoup d’entreprises qui l’installent dans un catalogue, comme s’il s’agissait d’un outil de bien-être, vers lequel elles risquent d’envoyer des personnes qu’elles identifient comme « n’allant pas bien », et ainsi de stigmatiser ces personnes… Tout en se dédouanant du travail à mener pour comprendre pourquoi elles ne vont pas bien – notamment des conflits entre personnes, et des dysfonctionnements organisationnels.

 

Se lancer dans la méditation de pleine conscience ne semble pas simple pour un manager au planning surchargé…. Quels conseils donneriez-vous à quelqu’un “débutant” dans ce domaine ?

SH : De très bonnes applications mobiles, sérieuses, existent, comme Petit Bambou, ainsi que de nombreux ouvrages, afin de se « former » soi-même et de se renseigner sur la méditation de pleine conscience. Mais un manager “débutant” peut facilement trouver des ateliers et stages en présentiel, de grande qualité, comme le programme MBSR (Mindfulness Based Stress Reduction), qui se déroule sur 8 séances, avec une garantie de laïcité et de rigueur. Même si le temps pour pratiquer paraît impossible à trouver dans une journée chargée, 5 à 10 minutes par jour consacrées à la méditation font déjà la différence.

 
 

Fabien Soyez
Journaliste Web et Community Manager


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