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“Zoom Fatigue” : Pourquoi l’excès de visio constitue un risque psychologique

, par Fabien Soyez

Des chercheurs se sont penchés sur ce que des médias anglo-saxons surnomment la “Zoom Fatigue” : l’épuisement né d’un trop grand nombre de réunions en visioconférence. Selon leurs études, les plates-formes de réunions virtuelles, de Zoom à Teams, de Meet à Skype, peuvent bel et bien nuire à votre santé psychologique. Voici pourquoi. Et comment l’éviter.

Des chercheurs se sont finalement penché sur ce que des médias américains ont surnommé, à mesure que le télétravail s’est généralisé, la “Zoom Fatigue”. Un phénomène qui n’avait jusqu’ici rien de scientifique, mais que des millions de télétravailleurs décrivaient déjà au printemps dernier sur les réseaux sociaux : la sensation de fatigue, ou d’épuisement, qui survient après de nombreuses réunions virtuelles, pendant la journée et au cours de la semaine.

Des chercheurs en psychologie et en communication du Stanford Virtual Human Interaction Lab (VHIL, “laboratoire de l’interaction humaine virtuelle”) ont donc examiné ce qu’un enchaînement excessif de réunions virtuelles (que cela soit sur Zoom, Microsoft Teams, Google Meet, Jitsi ou Skype) pouvait provoquer sur le plan psychique. Selon leur étude, publiée le 23 février 2021 dans la revue “Technology, Mind and Behavior”, des réunions en visio sans fin peuvent créer chez les télétravailleurs une “surcharge non verbale”. Une surcharge à l’origine d’une forte lassitude, ainsi que d’une “fatigue psychologique” intense, voire dangereuse.

Selon une autre étude, menée depuis septembre 2020 par des chercheurs en GRH de l’Institut pour l’emploi et l’employabilité (IBE) de Ludwigshafen, 60 % des salariés ont déjà ressenti une profonde lassitude face à la perspective d’assister à des réunions virtuelles, et 15 % en “souffrent de façon permanente”. Cette “Zoom Fatigue” se manifeste non seulement par de la fatigue, mais aussi par du stress : ainsi, parmi les symptômes les plus fréquemment, l’on retrouve des difficultés de concentration, mais aussi de l’impatience, de l’irritabilité, de l’agressivité et de la nervosité.
Conséquences : les salariés interrogés estiment être moins productifs pendant le restant de la journée, et délivrer un travail de moins bonne qualité.

 

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Trop de “regards droit dans les yeux”

Parmi les “facteurs de stress” pointés du doigt par l’IBE : l’incapacité de “capter des signaux non verbaux” (69 %), le fait de “ne pas pouvoir discuter avec les autres” (52 %), l’impossibilité de “voir les expressions faciales” et les gestes des participants (46 %), “l’absence de pauses” pendant / entre les réunions virtuelles (44 %), ainsi que l’obligation de “rester attentif en permanence” (27 %).

De son côté, Jeremy Bailenson, fondateur et directeur Virtual Human Interaction Lab de Stanford, a identifié avec son équipe 4 grandes raisons pour lesquelles un recours intensif aux réunions en visio peut constituer un “danger psychologique”. La première d’entre elles est la “fréquence trop élevée de regards droit dans les yeux”, et “en gros plan” générée par une visio.

“La quantité de contacts visuels que nous établissons lors des réunions vidéo, ainsi que la taille des visages sur les écrans, ne sont pas naturels. Lors d’une réunion classique, les participants regardent l’animateur, mais prennent aussi des notes, ou regardent ailleurs. Mais pendant une visioconférence, tout le monde regarde tout le monde, tout le temps”, décrit le chercheur.

Alors qu’en “présentiel”, il est possible de laisser son attention et ses yeux vagabonder, il n’en serait pas de même en virtuel, chacun se focalisant en fait sur les yeux de leurs collègues. “Même si vous ne parlez pas une seule fois pendant la réunion, vous serez autant observé par les autres que ceux qui s’expriment”, ajoute Jeremy Bailenson. Ce regard des autres permanents, associé à une trop grande promiscuité visuelle (les visages sont trop près), peuvent générer un stress intense.

 

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Se regarder soi-même constamment est épuisant

“La plupart des plateformes vidéo affichent votre visage dans une vignette ; un aperçu de ce à quoi vous ressemblez devant la caméra, pendant la visio. Mais ce n’est pas naturel. Dans le monde réel, si quelqu’un vous suivait constamment avec un miroir, de telle sorte que quand vous parlez à des gens, prenez des décisions ou donnez votre avis, vous vous voyez dans le miroir, ce serait tout simplement fou”, note Jeremy Bailenson.

Selon l’étude du VHIL, cet “effet miroir se transforme vite en “fardeau”, et provoque également un stress important. En plus d’impacter négativement l’estime de soi.

“Se voir ainsi constamment dans un miroir a des conséquences émotionnelles négatives : en regardant fréquemment votre image en temps réel, vous vous auto-évaluez, avec bien souvent un jugement critique sur votre apparence”, explique Jeremy Bailenson.

À noter que le souci porté sur son apparence détourne aussi l’attention portée vers le contenu de la conférence. Seule solution : désactiver le retour de sa propre vidéo pendant la visioconférence.

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Pas de langage corporel = surcharge cognitive

Alors que lors d’une réunion physique, le langage non verbal (attitudes, gestes, mouvements) complète un discours pour rendre son message plus clair, “lors d’une visioconférence, les utilisateurs doivent faire beaucoup plus d’efforts pour envoyer et recevoir des signaux non verbaux. Vous devez par exemple vous assurer que votre tête est bien cadrée au centre de la vidéo, et si vous voulez montrer à quelqu’un que vous êtes d’accord avec lui, vous devez faire un signe de tête exagéré ou lever les pouces. Cela génère une surcharge cognitive importante”, indique l’étude de Stanford.

Afin de ne pas s’épuiser à compenser les informations manquantes (ce que fait notre cerveau d’une manière systématique et inconsciente), les chercheurs conseillent, là encore, de s’octroyer des “pauses audio”. Non seulement en désactivant sa propre caméra, mais aussi en cessant de regarder son écran. Si besoin, en “détournant son corps” de l’ordinateur.

 

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Limiter les réunions, ou retourner à l’audio ?

Le VHIL comme l’IBE de Ludwigshafen proposent finalement plusieurs conseils pour éviter de sombrer dans la “Zoom Fatigue”. À commencer par le fait de limiter la durée des réunions (45 minutes maximum) ; et dans le cas où plusieurs visios s’enchainent, de permettre aux participants de prendre au moins 10-15 minutes de pause entre les deux.

Mais surtout, chercheurs allemands et américains recommandent de remplacer certaines réunions vidéo par des conférences téléphoniques. Notamment quand l’objectif est de partager ou de traiter des informations, et que les interlocuteurs se connaissent depuis longtemps. En effet, remarquent-ils, la vidéo permet surtout de faire connaissance, quand tous ne se connaissent pas.

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À noter que les chercheurs de Stanford, qui poursuivent leurs recherches sur le sujet, ont créé pour cela une “échelle”, qui permet à tout un chacun de s’auto-évaluer en ligne : la Zoom Exhaustion and Fatigue Scale”.

 

Fabien Soyez

Fabien Soyez
Journaliste Web et Community Manager


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