Alors que les machines excellent désormais dans le traitement de l’information, l’analyse de données ou la production de contenus, les managers restent attendus sur ce qui demeure profondément humain : comprendre les émotions, créer de la confiance, donner du sens et maintenir l’engagement des équipes.
Dans ce contexte émotionnellement « bouillonnant », l’intelligence émotionnelle (IE) (autrement dit la capacité à identifier, comprendre et réguler les émotions) devient une compétence stratégique. Ce constat se retrouve dans de nombreuses enquêtes internationales. L’IBM CEO Index, qui interroge régulièrement plusieurs milliers de dirigeants à travers le monde, souligne notamment l’importance croissante de l’adaptabilité et des compétences humaines face à l’incertitude. Les rapports du Forum économique mondial ainsi que plusieurs enquêtes relayées par Forbes aboutissent à des conclusions similaires.
Pourquoi un tel intérêt ? Parce que les managers ne gèrent pas seulement des budgets, des projets ou des procédures. Ils gèrent également des émotions : les leurs et celles de leurs équipes.
L’empreinte émotionnelle du manager
Dans les périodes sous tension, la tentation est parfois grande pour le manager de se « décharger » émotionnellement sur ses collaborateurs afin d’évacuer un trop-plein de stress ou de frustration. C’est pourtant une erreur coûteuse. Les conséquences peuvent être lourdes : désengagement, absentéisme, conflits, turnover ou baisse de performance.
Les managers émotionnellement intelligents agissent différemment. Ils sont attentifs à leur « empreinte émotionnelle », c’est-à-dire à l’impact émotionnel qu’ils laissent derrière eux. Après une réunion difficile ou l’annonce d’un changement important, ils ne se demandent pas uniquement si les objectifs ont été atteints ; ils s’interrogent aussi sur l’état émotionnel dans lequel ils laissent leurs équipes.
Nos travaux montrent aussi que les managers les plus émotionnellement intelligents sont également les moins enclins aux comportements machiavéliques ou manipulateurs. Autrement dit, un manager doté d’un quotient émotionnel (QE) élevé n’est pas un « pollueur psychique » ; il contribue au contraire à créer un environnement émotionnel plus sain, plus performant et plus durable.
Les émotions du manager sont contagieuses
Les collaborateurs observent en permanence les réactions de leur manager. Cette vigilance n’a rien d’étonnant : c’est lui qui attribue les missions, évalue les performances, influence les promotions et décide souvent de qui montera (ou non) dans « l’ascenseur promotionnel ».
Les chercheurs en psychologie parlent ici de « contagion émotionnelle ». Ce phénomène correspond à notre tendance à absorber, souvent inconsciemment, les émotions des personnes qui nous entourent. Cette contagion est généralement plus forte dans le sens hiérarchique haut-bas : les émotions du manager influencent davantage celles de ses collaborateurs que l’inverse. Certains auteurs avancent même que jusqu’à 70 % du climat émotionnel d’une équipe pourrait être lié à l’état émotionnel de son responsable.
Un manager ne transmet donc pas seulement une vision ou une stratégie ; il transmet aussi un état émotionnel. Plus il est émotionnellement intelligent, plus il est en capacité de produire des émotions bénéfiques qui se répandront rapidement dans les équipes. Face à une crise, il transmet davantage de confiance, de calme et de détermination que de panique ou de découragement.
Dans le cadre d’une étude menée auprès de 42 top dirigeants français (à la tête de structure avec un CA supérieur à milliard d’euros) placés dans une simulation de crise, les dirigeants émotionnellement intelligents parvenaient davantage à construire une interprétation partagée de la situation, à montrer qu’ils avaient pleinement conscience de la gravité des enjeux sans céder à la panique, et à favoriser ainsi la mobilisation collective.
La bonne nouvelle : l’intelligence émotionnelle se développe
Contrairement à une idée reçue, l’intelligence émotionnelle n’est pas un talent figé. Les recherches montrent qu’il existe chez l’être humain une véritable « plasticité émotionnelle », c’est-à-dire une capacité à développer ses compétences émotionnelles tout au long de la vie, y compris après 65 ans.
Nous l’avons récemment observé dans une étude longitudinale menée auprès de 90 managers du Conseil départemental du Morbihan ayant suivi un programme de développement des compétences émotionnelles sur 18 mois. Pour mesurer cette évolution, nous avons utilisé le « QEPro® » , un test qui mesure de manière fiable l’IE des managers.
Contrairement aux questionnaires d’auto-évaluation, qui mesurent principalement la perception que les individus ont d’eux-mêmes, le QEPro permet d’évaluer plus objectivement leurs compétences émotionnelles à partir notamment de situations professionnelles concrètes. Les résultats montrent une progression significative de l’intelligence émotionnelle. Les gains les plus importants concernaient notamment la capacité à identifier les émotions et celle à les réguler.
Concrètement, identifier les émotions consiste par exemple à percevoir qu’un collaborateur inhabituellement agressif en réunion est peut-être davantage inquiet ou découragé qu’opposé au projet. La régulation émotionnelle correspond quant à elle à la capacité de choisir par exemple la réponse la plus adaptée face à une situation tendue : reformuler un désaccord plutôt que d’attaquer son interlocuteur ou encore différer une décision prise sous le coup de la colère.
Plus intéressant encore, les managers qui présentaient les scores initiaux les plus faibles sont aussi ceux qui ont le plus progressé, avec un gain maximal observé de 24 points sur le QEPro. Ces résultats suggèrent que le développement émotionnel n’est pas réservé aux personnes déjà performantes : ceux qui en ont le plus besoin sont souvent ceux qui progressent le plus.
À l’heure où l’intelligence artificielle progresse à une vitesse fulgurante, comprendre, gérer et transmettre intelligemment les émotions humaines pourrait bien constituer l’un des derniers avantages concurrentiels durables du management. Plus qu’une compétence relationnelle, l’intelligence émotionnelle apparaît aujourd’hui comme une compétence d’adaptation. Et dans un monde où tout change de plus en plus vite, la capacité à s’adapter devient peut-être la compétence la plus stratégique de toutes.
Pour aller plus loin:
- « Le petit Guide Illustré de l’Intelligence Emotionnelle » (Albin Michel, 2025)