Carrière

Albert Moukheiber : « On ne peut pas comprendre un humain juste en regardant son cerveau »

Les neurosciences sont souvent invoquées pour expliquer nos comportements en entreprise, parfois de manière erronée. Albert Moukheiber, docteur en neurosciences cognitives et psychologue clinicien, démonte de nombreuses idées reçues dans son dernier livre "Neuromania" (Éditions Allary). Il nous explique pourquoi notre cerveau ne fonctionne pas en vase clos, critique l'usage des tests de personnalité et rappelle l'importance de l'esprit critique, notamment face aux biais cognitifs. Des biais qui ne sont pas forcément, selon lui, toujours à appréhender de manière négative...

Les neurosciences ont envahi le monde du travail, souvent pour le meilleur, mais aussi, parfois, à tort et à travers. Dans ce nouvel épisode de notre podcast « Good Job ! », Albert Moukheiber, docteur en neurosciences cognitives et psychologue clinicien, démonte certaines idées reçues et insiste sur l’importance de cultiver un regard critique.

L’une des idées clés développées par Albert Moukheiber, également auteur d’un premier essai à succès Votre cerveau vous joue des tours (Allary Éditions), est de rappeler que le cerveau ne fonctionne pas seul. Il est en interaction avec notre corps et notre environnement quotidien, notamment en entreprise. Il souligne ainsi : « On n’est pas juste notre cerveau et on ne va jamais comprendre un humain juste en regardant son cerveau » Ainsi, un comportement ou une performance au travail ne peuvent être analysés uniquement sous l’angle de l’activité cérébrale : le contexte joue un rôle majeur.

Le mythe du cerveau droit et du cerveau gauche

Beaucoup pensent encore que l’hémisphère droit serait dédié à la créativité et le gauche à la logique. Pourtant, Albert Moukheiber déconstruit cette croyance : « On n’a pas un cerveau gauche et un cerveau droit dans le sens où on a toutes nos fonctions d’un certain type dans un hémisphère et toutes les autres dans un autre. » Il rappelle que cette vision simpliste ne correspond pas aux découvertes actuelles et qu’en entreprise, il serait dommage d’assigner les employés à des cases rigides basées sur ces supposées dominances cérébrales.

Les tests de personnalité, un outil peu fiable et réducteur ?

Très prisés dans le recrutement et le management, les tests de personnalité posent deux problèmes majeurs selon Albert Moukheiber. D’une part, leur fiabilité scientifique est discutable : « La majorité de ces tests de personnalité n’ont pas de bonne qualité psychométrique. » D’autre part, il critique leur pertinence dans l’évaluation des performances professionnelles : « La personnalité, ce n’est pas l’alpha et l’oméga de la performance. » Il alerte ainsi sur une surévaluation de ces tests, au détriment d’autres facteurs comme l’environnement de travail ou les conditions sociales.

L’esprit critique face aux biais cognitifs

Face aux biais cognitifs qui influencent nos décisions, l’esprit critique est une compétence essentielle. Il repose sur plusieurs piliers : « Avoir une pensée réflexive sur ses propres pensées, avoir une bonne compréhension épistémique d’un sujet, être ouvert d’esprit, accepter de changer d’avis, être humble d’un point de vue intellectuel. » L’expert rappelle aussi que l’esprit critique ne peut pas être purement individuel : savoir reconnaître ses propres limites et se fier aux experts est une démarche collective indispensable.

Mais attention, souligne-t-il également, « le problème avec les biais cognitifs, c’est que souvent quand on en parle, on en parle sur le versant négatif. Mais nos biais peuvent être parfois utiles. (…) Parfois, les biais de confirmation peuvent être très utiles, et c’est important aussi pour moi de le dire. C’est-à-dire, si moi j’ai de bonnes raisons de croire ce que je crois, cela peut être utile de mettre de côté les informations qui vont contre mon opinion parce que je me dis en fait elles vont être de mauvaise qualité parce que j’ai de très bonnes bases solides de croire ce que je crois. »

Notre cerveau nous joue des tours

Les pensées qui tournent en boucle, notamment la nuit, peuvent être un véritable fardeau. Albert Moukheiber explique que notre cerveau ne fonctionne pas comme un enregistreur neutre du passé, mais comme un reconstructeur influencé par notre état présent : « Quand vous êtes en train de visiter un souvenir, vous êtes en train de le colorer à partir de qui vous êtes au moment où vous êtes en train de vous souvenir. » Autrement dit, nos souvenirs sont réinterprétés en fonction de notre humeur et de notre fatigue. Les ruminations nocturnes, parfois sources d’insomnie, deviennent alors un cercle vicieux, où l’anxiété et le manque de sommeil se renforcent mutuellement. « Ce n’est pas les pensées qui sont le problème en soi. Parfois, les pensées sont un problème, mais souvent, c’est la temporalité », insiste-t-il. Ainsi, si réfléchir à ses erreurs ou anticiper l’avenir peut être utile, le faire à deux heures du matin ne l’est jamais en revanche…

Crédit photo : ©Bojana Tatarska/Allary Éditions

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