Pour son quinzième anniversaire, la Fondation du Groupe M6 a organisé en juillet dernier un déplacement au sein de la maison d’arrêt d’Amiens avec une poignée d’entreprises. Derrière des murs aux fils barbelés et de lourdes portes métalliques, elles ont découvert une dizaine d’hommes dans un atelier de travail. Paul, 50 ans, et Xavier, 27 ans, ne sont pas dans leur cellule, mais s’agitent devant des appareils électroménagers à réparer. « Nous nous apprêtons à donner une seconde vie à ces produits. Ils seront ensuite revendus moins chers à des familles modestes », relate le plus jeune détenu.
Pour décrocher ce poste, les deux hommes, grands et minces, ont passé des entretiens, comme ils l’auraient fait dans le monde professionnel. Un bon exercice pour s’approprier les codes de l’entreprise. L’emploi en détention est prisé pour d’autres raisons : sociabilisation, acquisition de compétences techniques, pécule à l’issue de la peine, etc. Comme eux, 31 % des personnes incarcérées travaillent en France, d’après les derniers chiffres du ministère de l’Intérieur. Vient ensuite l’enjeu autour de leur sortie de prison.
Briser les préjugés
C’est là que la Fondation du Groupe M6 intervient ! Depuis 15 ans, elle sensibilise les entreprises françaises à la réinsertion professionnelle d’anciens détenus. « Il y a encore beaucoup de représentations biaisées réciproques à déconstruire » entre les entreprises et les individus qui ont fait de la prison, constate Emmanuelle Tanneau, déléguée générale adjointe de la Fondation du Groupe M6. « Les anciens détenus sont souvent mal perçus. Leurs profils suscitent des craintes », complète Thomas Valentin, président de la Fondation du Groupe M6.
Parmi les structures accompagnées : la société Upcoop, entreprise à mission de 3 300 salariés, déployés dans 26 pays, dont 1 000 en France. Depuis ses débuts, il y a une soixantaine d’années, la société coopérative de salariés (Scop) milite pour une économie à utilité sociale et locale. En 2021, grâce à l’appui de la Fondation du Groupe M6, elle a hissé la réinsertion professionnelle d’anciens détenus parmi ses actions prioritaires en faveur d’une politique de diversité et d’inclusion ambitieuse. « Nous œuvrons au maximum pour l’égalité des chances et nous cherchons à nous adapter régulièrement aux évolutions sociétales, explique Virginie Linard, DRH de la société Upcoop, présente à Amiens pour partager son engagement. Le milieu carcéral est très fermé. Par le biais de l’outil ‘Découverte’ de la Fondation du Groupe M6, nous voulions encourager les rencontres entre nos équipes et d’anciens détenus. Beaucoup craignent d’être jugés, ignorés, voire rejetés par les entreprises. Ces moments de partage leur prouvent le contraire, tandis que nos salariés, eux, s’ouvrent à leurs histoires – souvent complexes et très touchantes. »
Un fort enjeu managérial
Autre avantage ? Permettre « aux anciens détenus de se projeter dans un environnement professionnel, d’en comprendre un peu mieux les codes, d’enclencher des démarches vers le retour à l’emploi », poursuit Virginie Linard. Dans certains cas, ces échanges peuvent mener à un recrutement. L’année dernière, la société Upcoop a embauché l’un d’eux pour une durée déterminée. « Nous lui avons proposé un poste de conseiller clientèle. Mais ce n’est pas systématique, nuance-t-elle, car beaucoup n’ont ni diplôme ni expérience professionnelle. Ils doivent parfois, d’abord, se former à un métier. »
Une fois embauché, il s’agit d’intégrer et de faire progresser ce nouveau collaborateur. « Nous devons porter une attention particulière à ce nouveau salarié ainsi qu’accompagner le manager qui va assurer cette supervision. Le manager sait qu’il a fait de la prison, mais il n’en connaît pas les raisons. Il doit être au courant, car au-delà de l’emploi, l’ancien détenu peut rencontrer des problématiques de logement ou de santé », développe la DRH.
Le choix de l’encadrant est donc déterminant dans la réussite de cette réinsertion professionnelle. « La responsabilité porte sur la connaissance des équipes afin d’identifier en amont le bon profil, capable d’assurer un accompagnement un peu différent des autres. Mais il faut aussi que la démarche vienne du futur manager, qu’il ait envie de se lancer dans cette aventure humaine, car c’est un rôle chronophage, parfois difficile », ajoute Christophe Foglio, directeur de la transformation du Groupe M6, anciennement DRH du Groupe M6. La juste posture, selon un manager concerné, se situe quelque part entre pédagogie et fermeté. Une communication régulière et transparente permet de dépasser les potentiels obstacles. Pour le reste, « ce sont des salariés comme les autres, soumis aux mêmes règles contractuelles », note Virginie Linard, rétrospectivement satisfaite du travail réalisé par leur nouvelle recrue.
Dans les prochains mois, la Fondation du Groupe M6 entend poursuivre son travail d’évangélisation afin d’embarquer un maximum d’entreprises en France. « Depuis 15 ans, nous provoquons des prises de conscience. Il y a moins de tabous qu’avant, mais ce n’est pas suffisant. Nous devons continuer nos efforts ! », termine Thomas Valentin, président de la Fondation du Groupe M6.
Pour rappel, d’après les chiffres du ministère de la Justice, publiés en décembre 2023, plus de six anciens détenus sur dix (63 %) récidivent dans les premières années suivant leur incarcération. Plus ils sont jeunes et moins la sortie est accompagnée, plus le risque s’accroît. La réinsertion professionnelle se présente ainsi comme un levier essentiel de lutte contre la récidive.