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Anne-Sophie Tyli-Robin : “Pour moi, l’argent est un moyen, pas une finalité”

, par Julie Falcoz

Anne-Sophie Tyli-Robin, 33 ans, dirige l’entreprise Bouchers Services, spécialisée dans le découpage de la viande industrielle. Avec elle, nous avons parlé innovation, présence sur le terrain et écoute sociale.

Comment se positionner en tant que femme dans un environnement si masculin ?
Déjà, je ne me pose pas la question. Je suis arrivée dans ce métier parce que c’était celui de mes parents (ils ont créé Bouchers Services en 1979). C’était assez évident. Je ne sais pas désosser mais quand je vois des gens en atelier, je ne m’en lasse pas. Ce sont des artistes pour moi. Ils n’ont pas de pinceaux mais un couteau. L’ambiance est sans fioritures, honnête et saine. Un métier masculin, oui et non. Il faut dire que j’ai trois frères aussi donc j’ai l’habitude et j’étais plutôt garçon manqué.

Vous dirigez l’entreprise que vos parents ont crée en 1979 et vous venez de créer un outil de formation utilisant la réalité virtuelle. Comment amène-t-on de l’innovation dans un milieu traditionnel comme celui de la boucherie ?
Dans notre métier, les gens veulent préserver le côté manuel et traditionnel, je suis d’accord avec ça. Il faut préserver la valeur ajoutée de l’être humain. Je suis plutôt quelqu’un qui dit “et” et non “mais”. Valorisons et gardons ce savoir-faire traditionnel ET apportons en plus tout ce qui peut aider. C’est pour ça que les gens m’ont suivie je pense. Les autres collaborateurs n’ont pas été difficiles à convaincre. Quand j’en ai parlé aux opérateurs dans les ateliers, ils se sont demandé ce que je faisais encore !

Comment s’est déroulé votre intégration dans l’entreprise familiale ?
Les deux premières années, j’étais sur le terrain chez les clients. Je voulais comprendre le fonctionnement de nos salariés, leur métiers et les clients. J’ai bien été acceptée par les équipes qui m’ont vite comparée à ma mère, qui était très proche de ses salariés. Les collaborateurs me disaient que j’étais bien la fille de ma mère ! Dans les ateliers, quarante hommes devant moi… L’avantage est qu’ils parlent avec authenticité mais par contre, il faut quand même être bien accroché. Ils m’ont testée et en ont déduit que j’avais les mêmes valeurs que ma mère. Les gens ont vu que je les respectais. J’étais debout à 3h30, dans les vestiaires à les attendre.

 

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C’est votre présence sur le terrain qui a facilité les choses ?
Oui ! Sur le terrain, j’ai compris l’entreprise. Au début, ma mère m’avait demandé de venir au siège pour apprendre à gérer une entreprise mais cela ne s’est pas passé comme prévu. Pour mon premier jour, j’avais 22 ans, je devais être au siège. Mais le week-end avant, un responsable de formation s’est absenté. Ma mère m’a envoyée sur place pour le remplacer. Après 800 kilomètres en voiture, le lundi matin, j’étais devant les hommes qui devaient suivre la formation. Ils m’ont demandé de les suivre en atelier. Dix ans après, ils m’en parlent encore. C’est beau parce que cela crée des liens.

Les bouchers industriels, anciennement appelés “tâcherons” sont payés au volume de travail, avec un salaire fixe et des primes. Vous pensez que c’est un bon moyen pour motiver les équipes ?
Oui, c’est un critère de motivation. On est tous pareils, on a un loyer, les courses à payer. Gagner de l’argent, c’est important et cela motive tout le monde. Mais pour moi, l’argent est un moyen, pas une finalité. Certes, les salariés doivent gagner leur vie, ils doivent être récompensés des efforts et des conditions particulières de travail. Mais je ne m’arrête pas à ça. Par exemple, j’ai développé un service d’écoute sociale. Ce n’est pas de l’argent que je leur donne, c’est de l’importance, de la reconnaissance, de l’aide. L’entreprise est là pour donner du travail et le rémunérer mais aussi pour accompagner les salariés.

Comment avez-vous mis en place l’écoute sociale ?
En 2014, l’une des salariés au siège avait une certaine fibre sociale. Je lui ai expliqué que des personnes sur le terrain avaient des problèmes personnels, sans oser en parler à leur responsable, ni au service R.H. Elle allait donc occuper ce poste. Les gens peuvent la joindre via un numéro vert. On a informé les salariés avec des flyers, joints avec les bulletins de salaire. Ça a été un succès tout de suite. On les aide pour trouver un logement, décrocher des prêts à taux zéro pour des travaux… Des informations hyper pratiques. Depuis, j’ai recruté une assistante sociale car certains ont plus besoin de parler de sujets plus personnels.

Julie Falcoz
Journaliste


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