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Freelance, l’eldorado ou le mirage d’un nouveau travailleur libre ?

, par La Rédaction

Derrière les grandes annonces de basculement du statut de salarié vers celui de freelance non-salarié, que disent vraiment les chiffres ? Par Vincent Berthelot, consultant RH et responsable de la veille stratégique à l’Observatoire des réseaux sociaux d’entreprise.

 

On ne peut échapper au buzz depuis un moment autour de la notion de freelance et de l’évolution des statuts des travailleurs de salarié à entrepreneur de soi-même. Imaginez la fièvre est tellement importante que l’on parle désormais de CFO – Chief freelance Officer pour coordonner les freelance qui travaillent pour une même entreprise.

Mais derrière les grandes annonces de basculement du statut de salarié vers celui de non salarié, quelle réalité cache cet engouement ?

 

Le buzz des freelances

Selon les défenseurs des vertus de ce statut, la moitié des travailleurs français seront des freelance en 2027. Ceci étant, on nous disait il y a deux ans que ce serait le cas en 2025 ! Comme en cas de doute il vaut mieux lire les statistiques plus sérieuses comme celles de l’Insee c’est ce que nous avons fait.

L’Insee nous indique qu’en 2018 les salariés représentaient 88,3 % des 27 millions d’emploi en France, dont 84.2 % en CDI. On est loin des gros titres sur la fin du CDI et le raz de marée des freelances surtout que les 11,7 % des non-salariés ne sont pas tous freelance. Nous trouvons dans cette catégorie entrepreneurs individuels, gérants majoritaires, professions libérales, agriculteurs, micro-entrepreneurs…

Faut-il ajouter qu’en 1999 cette catégorie était déjà de plus de 2 millions et qu’il y avait seulement 20 millions de salariés pour comprendre qu’il y a dans ces titres bien plus de fumée que de feu ?

Alors certes les catégories ont évolué durant cette période avec une baisse massive du nombre d’agriculteurs et une augmentation de celui des auto-entrepreneurs mais nous sommes loin de la figure rêvée du jeune freelance qui choisit en toute liberté ses contrats et ses employeurs comme devenant la norme.

Pour mieux vendre ce statut on jette un regard méprisant sur les travailleurs salariés sans ambitions entrepreneuriales, dénués de courage et qui acceptent de courber l’échine dans un lien consenti de subordination alors que le freelance lui serait tout l’inverse, un héros des temps modernes.

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Les freelances ne sont pas mieux lotis que les salariés

À lire des ouvrages comme celui de Cécile Dejoux (Métamorphose des managers à l’érè du numérique et de l’intelligence artificielle), ou plus récemment de Sylvaine Parrragin (Le Salaire de la peine), on se dit en effet que d’être salarié, c’est aussi s’exposer aux organisations et aux managers toxiques, de flirter avec le bore out, le burn out et les bullshit jobs. Mais la réalité du travail du freelance n’est guère plus enviable selon les dernières enquêtes.

On vante la liberté des freelance de travailler quand ils veulent et pour qui ils veulent mais encore une fois les chiffres disent le contraire. Ainsi 85 % travaillent au moins 8 heures le week-end et 55 % après 20 heures ! En ce qui concerne leur travail ce n’est pas mieux puisque 2 freelances sur trois travaillent de manière récurrente pour leurs clients. Là, on se dit que la requalification guette certains donneurs d’ordre, à employer un freelance comme un intérimaire et non comme un apport ponctuel de compétences particulières.

C’est déjà le cas en Californie avec un vote du Sénat facilitant la requalification si les tâches effectuées sont centrales à l’activité de l’entreprise comme en France avec des décisions de la cour d’appel et des prud’hommes allant dans ce sens.

Car le client d’un freelance est bien souvent une plate-forme et à vouloir contourner la loi ces plate-formes se retrouvent actuellement au centre de vives discussions sur la réalité de l’indépendance et de l’absence de lien de subordination avec leurs “partenaires”. De plus les syndicats et des collectifs s’organisent pour lutter plus efficacement contre les conditions de travail imposées par ces mêmes plate-formes qui découvrent ainsi après la disruption la lutte sociale.

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Les nouveaux journaliers du XXIe siècle

Alors pourquoi tant de billets envers ce statut qui pose plus de problèmes que celui de salarié par sa faible couverture sociale, par les pratiques questionnables des plate-formes, par l’insécurité intrinsèque de ce mode de travail ?

Il y a bien sur de multiples réponses comme celles liées à l’envie de tenter sa chance et faire ce dont on a vraiment envie sans se soucier de son manager mais il y a aussi un très fort lobby car comme lors de la ruée vers l’or et l’eldorado c’est bien ceux qui vendent aux chercheurs d’or, les pelles et les couvertures et qui font fortune !

Ayez le réflexe de vérifier l’auteur des articles pro-freelances qui vous expliquent que c’est l’avenir du travail et vous serez surpris que l’une a créé une mutuelle pour les freelance, un autre un paquet de services et tout cela bien entendu sans le préciser dans l’article. Non, ces braves gens tout à fait désintéressés demandent que les freelances puissent bénéficier des mêmes avantages sociaux que les travailleurs salariés qu’ils fournissent mais en échappant en grande partie aux cotisations sociales des entreprises arriérées embauchant encore des salariés.

Le statut de freelance est intéressant et ne pose aucun problème pour les personnes qui l’ont choisi volontairement car performantes, autonomes et n’ayant aucun problème pour sélectionner leurs missions. Ce n’est malheureusement le cas que pour une minorité d’entre-eux et les autres sont les nouveaux journaliers du XXI siècle, corvéables à merci, ce qui ne semble pas avouons-le constituer l’avenir du travail dont nous pouvions rêver.

Le lien de subordination est la contrepartie de la protection du salarié, il est devenu à l’heure de la gestion de chaque talent, de l’expérience collaborateur, du marketing RH… dépassé pour nombre de salariés sauf les plus faibles. C’est bien là le but de la loi et du Code du travail que de protéger les plus faibles des abus des plus forts.

La révolution actuelle est celle de la quête de sens, de lien social, de sentiment d’utilité, de reconnaissance et ce quel que soit le statut. Comme l’explique si bien Cynthia Fleury, philosophe, auteure de “Le soin est un humanisme”, nous sommes en train de basculer vers la société du “Care” ou autonomie et vulnérabilité sont parfois entrelacées mais une société qui doit rester “habitable” et non une jungle réservée aux plus forts, une société dans laquelle l’individualisme laisse la place à l’individuation.

 

L’auteur

Ancien enseignant au CELSA dans les Masters RH, responsable de la veille stratégique à l’Observatoire des réseaux sociaux d’entreprise, Vincent Berthelot est consultant RH auprès des entreprises, et l’un des experts du site RH Info.

 
 

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Vos réactions (1)

  1. Alex Bourlier, le

    Hey,

    Plutôt d’accord avec le constat qui à mon avis ne fait même pas débat. Malgré tout je pense que « nos générations » (terme assez vague j’en conviens) ne veulent plus du salariat. Et je ne le dis pas parce que j’ai un intérêt financier à le dire (même si j’en ai un), mais parce que j’ai tout fait pour l’éviter moi le salariat, comme la peste, et je sais que beaucoup de mes amis le subissent jusqu’à partir la dépression. Être gouverné par plus con que soi est devenu intolérable pour des générations qui ont grandi avec internet dans les mains et qui en savent autant que le chef, voire plus. Du coup soit on ouvre la gouvernance et le capital des entreprises aux salariés, soient les salariés s’en iront parce que l’herbe a de grandes chances encore aujourd’hui d’être plus verte ailleurs.

    Du coup je pense qu’opposer Freelancing et Salariat n’est plus la question. De fait nous n’en voulons plus, c’est indéniable, et ce n’est pas les lobbys qui me font l’écrire. Ceci étant dit c’est également indéniable qu’en France le salariat protège mieux.

    Le débat sur la protection des indépendants est un vrai sujet mais le modèle paternaliste du patron-protecteur doit cesser, c’est juste insupportable cette posture. Je pense effectivement que le niveau de cotisation sociale du statut auto-entrepreneur est absurdement bas, mais salarier tout le monde n’est pas à mon avis la bonne réponse et opposer les deux statuts n’est plus le sujet je pense. Il y a un vrai mouvement de fonds qui n’est pas uniquement de la poudre médiatique, et sans être béat, je pense qu’il ne faut pas le nier.

    Si on bosse après 20h, ou le weekend, c’est aussi qu’on organise nos journées différemment et que ça fonctionne mieux pour nous. Aller au sport, chez le médecin ou au supermarché aux heures d’affluence, merci mais non merci.

    Enfin voilà, je suis en fait d’accord avec vous, mais je pense qu’il ne faut pas nier le mouvement de fond et ne pas sous-estimer le fait que le marché des freelances va s’organiser, hors salariat, et conquérir un à un les droits que nous avions quand nous cédions liberté de mouvement et richesse produite au chef.

    Des bisous

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