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Télétravail : Des économistes allemands proposent une “taxe sur le travail à domicile”

, par Fabien Soyez

Pour aider à “reconstruire l’économie” après le Covid-19, des économistes de la Deutsche Bank proposent de créer une “taxe sur le télétravail” pour aider ceux qui ne peuvent pas travailler à domicile. En partant du postulat que les télétravailleurs recevraient “des avantages financiers directs et indirects”.

C’est un rapport qui ne manquera pas de faire polémique et de faire bondir les experts du travail. Dans le numéro 19 de Konzept, la revue de recherche économique de la Deutsche Bank, des chercheurs préconisent de créer une taxe sur le télétravail. Cette proposition, qui fait partie d’une liste de mesures destinées à “reconstruire l’économie” après la crise du Covid-19, part du principe que “les personnes qui peuvent travailler chez eux ont tiré de nombreux avantages pendant la pandémie.” Chez eux, ils feraient d’importantes économies, contrairement à des salariés “moins bien payés” et obligés de travailler en présentiel.

 

Le télétravail, un “privilège” ?

Les économistes de la Deutsche Bank soutiennent une thèse qui devrait créer la controverse. Selon eux, le télétravail est “financièrement intéressant”.

“Il offre des économies financières directes sur des dépenses telles que les voyages, le déjeuner, les vêtements et le nettoyage. Ajoutez à cela les économies indirectes réalisées grâce à la renonciation aux frais de socialisation et autres dépenses qui auraient été engagées si un travailleur avait été au bureau. Il y a ensuite les avantages intangibles du travail à domicile, comme une plus grande sécurité de l’emploi, la commodité et la flexibilité”, écrivent-ils.

Alors que le télétravail ne cesse de se développer dans la contrainte face à la pandémie de coronavirus, les chercheurs indiquent que selon leurs études, “plus de la moitié des personnes qui ont expérimenté ce mode de travail le poursuivront de manière permanente, entre deux et trois jours par semaine”. Or, écrivent-ils, “notre système économique n’est pas conçu pour faire face à des personnes qui peuvent se déconnecter de la société en face”. Et d’ajouter que “ceux qui le peuvent reçoivent des avantages financiers directs et indirects”, et qu’ils “devraient être taxés”, afin de “compléter les revenus des travailleurs modestes” contraints de se rendre sur leur lieu de travail.

“Le passage soudain au télétravail signifie que, pour la première fois dans l’histoire, une grande partie de la population s’est déconnectée du monde extérieur, tout en continuant à mener une vie économique normale. Autrement dit, les travailleurs à distance contribuent moins à l’infrastructure de l’économie, tout en continuant à bénéficier de ses avantages. C’est un gros problème pour l’économie, car il a fallu des siècles pour mettre en place l’infrastructure commerciale et économique qui soutient le travail en face à face”, estime Luke Templeman, chercheur à la Deutsche Bank et co-auteur de l’étude.

 

LIRE AUSSITélétravail : Faut-il ajuster les salaires selon le lieu de travail ?

 

S’adapter à cette “nouvelle normalité”

Et même si le télétravail est à l’origine, selon de nombreuses études, d’une forte aggravation des risques psychosociaux (isolement, stress, addictions, dépression, burn-out), “les avantages nouvellement découverts du travail à domicile, tant matériels qu’immatériels, l’emportent généralement sur les coûts. Ces coûts ne doivent pas être sous-estimés, mais ils sont généralement dérisoires par rapport aux gains”, note Luke Templeman. “C’est pourquoi la grande majorité des travailleurs à domicile veulent continuer à travailler à distance, du moins à temps partiel, après la fin de la pandémie”, ajoute-t-il.

Les chercheurs de la Deutsche Bank soutiennent que les “nouveaux styles de travail” nécessiteront de nouveaux systèmes fiscaux. Le travail à domicile fera partie de la “nouvelle normalité bien après la fin de la pandémie”, peut-on lire dans le rapport. “Nous soutenons donc que les travailleurs à distance devraient payer un impôt pour ce privilège. Nos calculs suggèrent que les montants collectés pourraient financer des subventions de revenu matériel pour les personnes à faible revenu qui ne peuvent pas travailler à distance”.

 

Une taxe à 5 % pour “chaque jour passé à la maison”

Le rapport de la Deutsche Bank propose une taxe de 5 % pour “chaque jour passé à la maison”. Sur un salaire de 30 000 euros par an, la cotisation serait par exemple de 7 euros par jour de télétravail (environ 72 euros par mois, dans le cas d’un rythme de 3 jours par semaine), ce qui correspondrait au prix moyen des dépenses quotidiennes pour se rendre au travail ; entre les transports et les repas. Selon les chercheurs, “cette taxe pourrait faire augmenter de 2 500 euros le salaire annuel des salariés les plus précaires”, au Royaume-Uni et en Allemagne, notamment.

Cette taxe ne concernerait pas les travailleurs indépendants ni les personnes aux plus faibles revenus. L’impôt serait payé par l’employeur lorsque la société ne fournit pas de bureau à l’employé. Mais tous les autres salariés qui choisiraient de travailler à domicile “lorsqu’ils auraient la possibilité de venir au bureau” devraient payer l’impôt sur leur propre salaire.

“Certains s’opposeront à cette taxe. Ils diront que l’engagement dans l’économie est un choix personnel et qu’ils ne devraient pas être pénalisés pour avoir pris cette décision. Pourtant, ces personnes devraient se rappeler que les gouvernements ont toujours appuyé les taxes pour s’adapter à l’environnement social. Alors que notre société actuelle évolue vers un état de déconnexion humaine, notre système fiscal doit évoluer avec elle”, estiment les chercheurs.

 

Soutenir les plus bas salaires

Selon les économistes, une taxe sur le travail à domicile “n’aurait finalement pas pour but de subventionner les entreprises qui n’ont pas d’avenir à long terme, mais de soutenir la masse de personnes démunies, soudainement déplacées par des forces échappant à leur contrôle, et forcées de se tourner vers des emplois mal payés”.

“D’un point de vue personnel et économique, il est logique que ces personnes à bas revenus reçoivent un coup de main. Il est également logique de reconnaître les travailleurs essentiels qui courent actuellement de gros risques face au Covid-19 pour de faibles salaires. Ceux qui ont la chance d’être en mesure de se déconnecter de l’économie en face à face le leur doivent”, concluent-ils.

 

LIRE AUSSITélétravail : “Il faut adopter sans tarder une politique de prévention massive”

 

Fabien Soyez

Fabien Soyez
Journaliste Web et Community Manager


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Vos réactions (9)

  1. Hervé Lesueur, le

    On parle d’un nouveau modèle sociologique et économique qui demande une analyse plus ‘Holistique »…Quelques rapides analyses et exemples « en vrac » pour casser cette vision étroite.

    Puisqu’on reste à la maison pour travailler, on ne circule pas pour l’A/R domicile-travail. Donc réduction de la pollution, des dommages indirects qu’elle induit, des arrêts et dommages d’accidents, et d’usure des infrastructures. Donc économie sociale et gouvernementale, potentiellement de couverture d’assurance (pour les assureurs..) à mettre aussi dans la balance.
    De même, il faut rétribuer la prise en charge par le salarié des coûts et amortissements des moyens personnels déployés pour assurer le service (y compris énergie électrique, eau, sanitaires, chauffage, ventilation, etc…, au prorata des volumes/kw/m2/temps alloués au travail au lieu de l’usage domestique. Mais aussi les assurances, achat / usure de moyens dédiés au travail, prorata d’usage des lignes téléphoniques & ADSL – si non déployées par l’employeur), etc. je pense que cela pourrait bien représenter… voyons…. 7€ / jour?

    Enfin, il faut imposer à l’employeur les mêmes garanties HS&T (SSE) à ses salariés déportés (ergonomie du poste de travail, sécurité, pauses régulées,…). Est-ce le cas pour tous ?
    Si le télétravail permet à l’employeur de réduire ses frais généraux et d’infrastructure grâce à la délocalisation de ses salariés (chez eux), c’est ici que ce trouve l’économie, éventuellement « reversable » à d’autres types de salariés de la même entreprise…
    Impose-t-on une taxe aux entreprises ou aux salariés dont les emplois sont délocalisés à l’étranger et qui ne sont qu’un type particulier de « télétravail » (call centers par exemple) ? Non…
    Et les professions qui s’exercent en tout ou partie depuis le domicile (garde d’enfant, par exemple), faut-il les taxer aussi pour donner de l’argent à ceux qui se rendent sur un lieu de travail ?…

    Je propose de singulièrement réduire le nombre et les salaires des technocrates ici cités, et de reverser les économies ainsi faites sur une caisse d’assistance aux travailleurs exposés, sous forme d’une « prime d’exposition », par exemple.

    Aparté : Bonjour Gabriel !

  2. COSTES, le

    Et oui c’est un privilège de travailler plus de 11h par jour avec la culpabilité insidieuse de propos tels que : d’autres sont au chômage
    Je vis dans un studio, je n’ai pas de maison secondaire …ai connu pire : RMI après obtention d’un doctorat (synthèse d’anticancéreux : superflu ?). Je n’aurais pas de retraite car ai eu un CDI à 30 ans … bref encore dés crétins expert en autosuffisance et hors sol qui proposent des conneries sans nom ! Une honte

  3. PERICARD Thierry, le

    Encore un bel exemple de la taxamanie !!!
    Pourquoi toujours taxer les travailleurs ?

    Je pense que les entreprises font une estimation du coût d’un poste de travail. Si le salarié est à 60% en télétravail et qu’il prend 60% de ce cout à sa charge, il faudrait qu’il paye, en plus ????

    D’autre part, les salariés en télétravail ne sont pas des moines ou des bonnes soeurs, sauf cas de confinement avéré, les sorties sont autorisées :) et donc les dépenses aussi …
    => ca sera peut être aussi aux bars / restaurants de proposer + de choses LE SOIR … et moins le midi s’il y a moins de monde.

    Mais pourquoi diable, toujours TAXER ????

  4. CIANI, le

    Une fois que le MEDEF et les organisations syndicales se seront mis d’accord sur un contrat cadre encadrant la pratique du télétravail en en définissant un cadre légal et financier, on pourra éventuellement parler d’une taxation

    Mais actuelleement le télétravailleur sous prétexte de pouvoir continuer son activité (la sienne ou celle de l’employeur ?) doit pouvoir être corvéable à souhait du matin au soir, fournir un espace pour travailler du matériel de bureau, des ordinateurs dans certains administrations, l’électricité, le chauffage, le café, l’eau …c’est sur que c’est un privilégié

    Mais si le but est de pouvoir permettre aux plus précaires de gagner plus ce qui est louable, on peut aussi demander aux patrons et à la finance de verser directement une partie de leurs émoluments

    Qu’en pensez vous ?

  5. rey, le

    Toujours plus de taxes sur le travail . Ne peut-on pas plutôt diminuer les dépenses et notamment sur les aides sociales (CMU aux étrangers , AME , allocations familiales progressives, voire certaines aides au logement) qui servent aux élus à acheter des voix.
    Et pourquoi ne pas également taxer ceux qui on l’avantage de travailler en présentiel et qui ne sont pas confinés chez eux…
    c’est une attitude ridicule et inéquitable.

  6. Alexis B., le

    Je me serais bien vu faire un petit break de 3/4 mois cette année 2020 en chômage partiel moi aussi. Prendre le temps etc…
    Mais non je télétravail, il faut soutenir l’économie il paraît. Alors je soutiens…
    Mais pourquoi pas une prime pour ceux qui télétravail ?
    Après tout je paye mon électricité pour le PC, mon internet, je me suis équipé à mes frais en chaise, bureau.

  7. jiji, le

    Tous les moyens sont bons pour nous taxer!!!!!

  8. Lionel Bouvier, le

    Qu’un employeur, ou le gouvernement par l’entremise de l’employeur, puisse s’accaparer votre domicile pour vous y faire travailler est déjà une aberration idéologique. En effet se retrouver télé-esclave à son propre domicile n’est pas acceptable, puisque par définition chez soi on y fait ce que l’on veut puisqu’on y est chez soi. Il y a violation de domicile.
    De plus les municipalités ne réduisent pas les nuisances sonores générées pas les employés municipaux, les voisins confinés inactifs en matière de travail ne font pas d’effort surtout si on leur dit partout que le télé-travailleur forcé est un heureux privilégié, ce qui fait que le domicile n’est généralement vraiment pas adapté au travail (comme les open-spaces en fait, mais c’est un autre sujet…)
    Et il faudrait en plus une taxe spécifique sur le dos du télé-esclave ? On se moque bien du monde dans l’économie et la finance, qui semblent particulièrement bien déconnectées dans ce cas…

  9. Gabriel Mouilhade, le

    Mon fils et ma belle fille télétravaillent. 
Ils ont dû louer un bureau pour s’isoler et vraiment travailler… Belle économie !

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