Management

La vulnérabilité des cadres et dirigeants : force ou faiblesse ?

Cet article est issu du dossier "Chroniques d'experts"

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Cadres et dirigeants : et si la vulnérabilité était une force ? Souvent perçue comme une faiblesse, elle peut conduire à un leadership plus humain, performant et porteur de sens, quand elle est partagée avec authenticité.

Gérard (nom d’emprunt) est cadre dirigeant d’un grand groupe international. Il est doué d’une intelligence intellectuelle remarquable et est reconnu pour sa performance. Un coaching lui est proposé car son équipe est malheureuse pour ne pas dire en souffrance, avec près de 50% de ses membres en burn-out. Ma première rencontre avec lui est mémorable : chevelure et costume impeccables, sourire carnassier, personnalité glaçante… mais il a le courage d’avoir accepté la démarche proposée par la DRH, le goût du défi et une curiosité sincère.

Lors de notre première séance, nous avions trouvé un axe de progrès lié à la relation à autrui. Nous avions ainsi convenu ensemble qu’il devait tenter une toute nouvelle expérience, celle d’arriver au travail en demandant à ses collaborateurs : « Bonjour ! Comment allez-vous ? » A la séance suivante, lui en demandant un retour, il me répondit : « ‘Bonjour’, ça allait, mais ‘Comment allez-vous ?’, c’était difficile ! » Pourquoi ? Parce qu’il n’en avait rien à faire de comment allaient ses collaborateurs ! Au travail, on bosse et on ne se raconte pas sa vie.

Gérard s’est construit sur un modèle « sois fort », ne dévoilant aucune vulnérabilité, ne laissant apparaître aucune émotion, qui serait perçue comme une faiblesse. Nier ses vulnérabilités rompt le lien d’authenticité avec autrui : les relations deviennent glaciales. Cela empêche par ailleurs d’explorer sa part d’ombre, la part de soi qu’on ne veut pas voir. Etant dans le refus, on ne peut progresser.

Finalement, Gérard a changé grâce à une prise de conscience. « Gérard, es-tu performant ? » « Ah oui, je suis hyper performant ! » me répondit-il. « Gérard, comment peux-tu dire que tu es performant alors que près de 50% de ton équipe ne travaille pas du fait d’épuisement professionnel ? ». « Tiens, ce n’est pas bête ça ! » me retorqua-t-il.

Comment s’est terminé le coaching ? En me disant : « Je ne veux pas être la personne par qui le mal arrive. » En fait, Gérard est fondamentalement gentil ; il n’avait simplement pas conscience du niveau d’exigence intenable qu’il imposait à ses équipes. Aujourd’hui, il sourit en arrivant au travail, salue les équipes et prend de leurs nouvelles. Il s’est ouvert à ses vulnérabilités : recherche de la perfection, distance par rapport à soi et aux autres, et au fond connaissance et acceptation de soi.

Quelles sont les principales vulnérabilités des cadres et dirigeants ?

Celles qui m’ont été le plus souvent partagées sont liées à la légitimité (le syndrome de l’imposteur), à l’acceptation de soi, à l’estime de soi ou à la confiance en soi, à l’hypersensibilité, à la santé, à la gestion de l’énergie, de la complexité ou de l’incertitude, à l’équilibre de vie pro-perso, à l’écologie, au bon niveau d’exigence et de bienveillance requis.

Que font-ils pour les surmonter ?

« Qui ne regarde pas son ombre regarde son destin » disait le psychiatre Carl Jung (1875-1961). Se voiler la face ou mettre les problèmes sous le tapis n’a jamais été très efficace, et souvent envenime la situation. Pour surmonter les vulnérabilités, il s’agit tout d’abord de les accepter, de les verbaliser, et de les partager avec des personnes de confiance : ne nous isolons pas ! Ensuite, c’est d’y faire face, de les surmonter : il ne s’agit pas de se dévoiler en petit être frêle, mais, au contraire, comme une personne pleine de ressources, tant internes qu’externes, prête à relever le défi que la vie nous propose – même si, très souvent, on s’en passerait bien.

Quels sont les enseignements pour chacun d’entre nous ?

Les dirigeants rencontrés font preuve d’autocompassion ; ils ne s’infligent pas une double peine, inutile et douloureuse. Ils nous apprennent aussi le courage de la connaissance et de l’acceptation de soi dans l’imperfection, la lucidité, la résilience, le gout de l’effort, la capacité de demander de l’aide si besoin, d’être en apprentissage permanent. Ils nous apprennent enfin la capacité de voir en chaque vulnérabilité une force, et en chaque tragédie une opportunité.

« Nous ne voyons pas le monde tel qu’il est mais tel que nous sommes » nous dit le philosophe Emmanuel Kant (1724-1804). Et si dépasser nos vulnérabilités, voire nos blessures les plus profondes, nous éclairait sur le sens de notre vie ?

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