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Jean-Claude Cotillard : “Si le communicant cherche à avoir les bons gestes, il va se planter”

, par Aline Gérard

Qu’est-ce qui explique qu’un individu parviendra à captiver son auditoire et transmettre son message, quand un autre aura toutes les peines du monde à retenir l’attention et à faire passer une information ? Ou pire, que cette dernière soit mal interprétée… Qui de mieux qu’un homme de théâtre pour en parler ? Jean-Claude Cotillard, comédien, mime et metteur en scène, nous donne quelques conseils qui valent pour les acteurs comme pour les communicants, qu’ils soient politiques ou cadres en entreprise. Entretien mené par Aline Gérard et Jérôme Adam, conférencier-entrepreneur*.

 

De quelle façon l’expression corporelle contribue-t-elle à faire passer un message auprès de notre auditoire ?

Pour le dire de façon vulgarisée, il faut être centré. Cela vaut pour les comédiens mais aussi pour le public, dans les médias par exemple. Ceux qui participent à des émissions à la télévision ont souvent ce que l’on peut appeler des mimiques (terme que l’on emploie plutôt pour désigner des expressions exagérées du visage), parce qu’ils ne sont pas centrés. Au lieu de faire en sorte que l’information vienne et soit diffusée, ils vont la pousser. À tel point qu’ils vont se créer des rides !  Ils veulent aller vers le public et pour cela, ils sortent quelque part d’eux-mêmes.

Être centré est donc une chose importante. Cela part avant tout de la respiration et de la conscience de la respiration. À partir de là, tous les mouvements vont naître d’une nécessité. Si j’ai besoin de boire, mon corps ayant envie de prendre de l’eau, il va se lever. Les bras et les jambes ne sont que des accessoires formidables pour répondre au désir du corps.

Les communicants doivent sentir comment fonctionne leur respiration. Et les mots qui vont être prononcés doivent venir du centre du corps et non du mental. Le mental a déjà tout digéré, tout appris en amont. Les sons sont émis sur l’expiration. Ensuite, c’est la remontée de ces sons le long de la colonne d’air. Ce qu’on appelle la phonation qui est suivie de l’articulation pour diffuser de façon parfaitement audible ce qu’un cadre, un professeur ou un politique veut dire. C’est vraiment un travail sur la respiration et l’énergie.

Nous sommes tous différents et il faut être juste avec soi-même dans la façon que l’on a de communiquer et de s’exprimer. Le visage va lui aussi raconter des choses. Mais de la même manière, il est le résultat de ce qui se passe. On ne compose pas quelque chose avec le visage. Sauf de manière volontaire et en général, cela sert plutôt à faire des commentaires négatifs, comme lorsque l’on montre son agacement ou son exaspération.

 

Est-il possible de repérer ceux qui surjouent ?

Certains jouent très bien dans l’excès. Ils peuvent être tout à fait centrés et avoir une sorte de jeu corporel qu’ils vont laisser s’ouvrir, mais de façon tout à fait naturelle. D’autres, au contraire, étant centrés, vont à peine bouger le petit doigt.

À partir du moment où il y a communication, il y a toujours une part de jeu.

Mais ceux qui ne sont ni dans la justesse de leur énergie, ni de leur respiration, ni de leur personnalité, vont chercher à ressembler à quelqu’un d’autre. Ils vont surjouer les choses et cela se voit.

 

Dans le cadre d’un discours, par exemple en entreprise, certains chercheront à mettre de la force dans leurs gestes – comme ils l’ont appris –  pour appuyer leur propos, ou emploieront différentes astuces courantes. L’assistance sera-t-elle dupe ?

Ce n’est pas très important. Au sens où l’auditeur, soit va recevoir le discours, soit il percevra le numéro limite clownesque ou amusant de la personne qui s’exprime. Le tout est que la communication soit réussie. Le problème de l’auditeur n’est pas de savoir si l’autre est juste, sincère, centré mais de savoir si on le reçoit ou pas. Cela ne sert à rien d’analyser.

 

À force de prendre des cours de média-training par exemple, un professionnel qui cherche à communiquer auprès de son auditoire ne risque-t-il pas le formatage ?

Je crois que la recherche des communicants, c’est d’atteindre le naturel.

Le naturel, c’est l’expression de sa propre personnalité, car nous sommes tous différents.

On peut avoir de l’humour en soi par exemple – tout le monde n’en a pas. Il s’agit donc d’être juste par rapport à qui l’on est. Est-ce qu’un acteur est naturel ? Il joue un paysan du Larzac ou un nazi des années 30. Dans les deux cas peut-il être naturel ?  Je pense que oui. Cela tient au fait que nous avons tous en nous, un côté un peu paysan et un côté un peu nazi. Il faut appuyer sur le bon bouton, pour que dans le jeu on soit en phase avec cette petite part secrète de nous-même. L’acteur qui joue un salopard, ne jouera pas le même salopard qu’un autre.

Le politique lui va chercher à être juste dans le rôle. La seule différence entre les deux, c’est que l’acteur est un poète sur un plateau de théâtre et il va s’amuser à reproduire ce qui va être nécessaire pour la pièce. Alors que le politique a la nécessité qu’on le comprenne, qu’on l’admire , qu’on le soutienne et qu’on le sublime.

 

Existe-t-il de bons gestes ?

Si le communicant cherche à avoir les bons gestes, il va se planter. Les bras et les jambes ne sont que des accessoires du corps, donc il faut qu’il cherche à être centré, juste, respirer, et maîtriser son sujet. À partir de là, les choses s’ouvrent.

La personne en face ne va pas être influencée par les gestes mais par la présence. Au théâtre, quelqu’un qui a de la présence est quelqu’un qui dégage un certain mystère, qui nous attire, nous étonne, nous fascine quelque part. C’est pareil pour le politique ou le communicant. On va être avec lui s’il dégage ce mystère qui le rend extrêmement attrayant – je ne parle pas de séduction mais d’écoute que l’on va avoir de ce qu’il dit.

 

Pour vous, les codes que l’on enseigne comme le fait d’appuyer le propos avec les mains, de ne pas croiser les bras, etc. sont donc contre-productifs ? En somme ils n’ont pas de sens ?

Totalement. Ça, c’est du dessin à l’extérieur de soi. C’est un rapport direct du mental au corps. Bien évidemment une femme ou un homme public doit faire un peu attention. Mais pourquoi ne faut-il pas croiser les bras ? Parce que cela amène une image de repli. Mais cela dit, il y a plusieurs façons de croiser les bras, celle du passionné ne sera pas celle de celui qui s’ennuie. Ce ne sont pas les bras croisés qui vont déterminer les choses.

 

Pourtant, certains grands talents de l’éloquence par exemple ont des rituels et organisent leurs interventions selon des schémas contrôlés, avec des temps de pause et des gestes étudiés. Est-ce contradictoire ?

Il y a des petits malins ! Tout dépend de ce qu’ils disent. Si j’ai un discours extrêmement précis, ce qui va me préoccuper pour communiquer ce discours, c’est tout d’abord l’élocution. C’est-à-dire la façon d’articuler, en faisant attention à ne pas sur-articuler. On en revient encore au fait d’être centré. Puis c’est le tempo de l’élocution, les temps que l’on prend. Le défaut le plus courant est de parler beaucoup trop vite, le défaut inverse est de parler beaucoup trop lentement. Donc, il faut trouver le bon rythme. À partir de là, tout est possible.

La personne peut très bien, à chaque fois qu’elle va commencer à parler, relever les manches de son pull-over, parce que cela lui permet d’être en contact avec elle-même, avec son corps. Ou alors elle a pris l’habitude de toujours placer sa main d’une certaine façon sur la table, puis de regarder droit dans les yeux l’interlocuteur avant de commencer à parler. Tout ce que je viens de décrire est étudié, mais on peut le rendre naturel. C’est un jeu.

Si certains sont bons, c’est parce que tout cela est extrêmement introduit dans la façon d’être. Ce sont de toute façon leurs gestes à eux. Cela leur correspond. Mais si la personne n’est pas dans le rire intérieur, si elle se dit : “Il faut que je relève mes manches avant de commencer”. Cela ne fonctionne pas !

 

* https://www.jeromeadam.com/

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Aline Gérard
Rédactrice en chef de Courrier cadres


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