Management ( Photographe : Léo-Paul Ridet. Lieu : Hôtel Molitor)

( Photographe : Léo-Paul Ridet. Lieu : Hôtel Molitor)

Kevin Mayer : Aller au bout de soi-même

, par Aline Gérard

Le 3 mars 2018, le décathlonien Kevin Mayer était à nouveau sacré Champion du monde, cette fois dans les épreuves d’heptathlon en salle. Nous l’avons rencontré, deux jours seulement après son titre. Gestion de la pression, capacité à dépasser ses limites et méthodes pour donner le meilleur de soi sans pour autant casser la “machine”…. Nous avons abordé ces sujets avec lui. Propos recueillis par Aline Gérard.

À Birmingham, samedi, après un résultat décevant à la perche, et des problèmes au genou, vous vous disiez “fatigué mentalement et physiquement”. Vous avez même esquissé l’idée que vous pourriez ne pas prendre le départ de l’ultime course : les 1 000 m. Et pourtant, vous y êtes allé. Pour quelle raison ?
Ce qu’il faut bien comprendre, c’est qu’après la perche, nous avons 7 heures de repos avant de repartir sur le 1 000 m. J’étais vraiment très déçu. J’ai effectivement dit aux médias que je n’avais pas envie de le faire, et cela a été un peu amplifié.
Il fallait que j’aille au bout de moi-même pour avoir cette médaille d’or. 7 heures avant, je n’avais pas encore envie de me dire que j’allais devoir passer par un moment extrêmement difficile pour la décrocher. Je voulais relativiser.

 

Comment va-t-on au-delà la souffrance et de la tentation d’abandonner ?
Cela fait partie du sport. Ce sont des moments très difficiles. Durant ces 7 heures d’attente, je n’ai pas réussi à fermer les yeux une seule seconde. J’étais très stressé, j’avais le rythme cardiaque qui montait. Le plus dur ce n’est pas pendant la course, c’est l’attente, l’attente de savoir ce qu’il va se passer. Quand on est dans l’action, ce n’est, à la limite, que du plaisir.

 

Au Figaro, vous avez confié que pendant cette attente, vous vous êtes dit que finalement une médaille d’argent, ce n’était pas si mal, parce qu’on “ne peut pas se dire 7 heures avant qu’on va aller à la mort pour gagner”. Cela signifie-t-il qu’il faut accepter de ne pas avoir la médaille d’or pour aller la chercher ?
Il faut distinguer l’“avant” et le “pendant”. J’essaie de vivre dans le moment présent, de ne pas penser au futur. Dès que je pensais au futur, cela me mettait une énorme pression. Je paniquais, j’étais vraiment à fleur de peau. Donc je me disais, pour me calmer, que ce n’était pas grave si je ne décrochais que l’argent. C’est toujours un peu ça. Il faut se laisser l’occasion de relativiser, pour faire retomber la pression.  Mais “pendant”, il ne faut rien lâcher ! Je n’ai pas considéré qu’il m’était permis d’avoir l’argent. Dans ces cas-là, le corps écoute énormément le cerveau et l’intensité baisse si on se laisse une porte de sortie.
Finalement, après la course, si j’avais eu l’argent, étant donné la manière dont j’ai couru, je n’aurais pas regretté. Ce qui m’importait le plus c’était de montrer aux gens que je pouvais aller au bout de moi-même.

 

Lorsque l’on est manager, quels sont les mots à prononcer pour permettre à ses équipes de se surpasser ? Quels ont été ceux de votre entraîneur, Bertrand Valcin ?
Il m’a rassuré 7 heures avant le 1 000 m. Et il m’a remis dedans 30 mn avant la course. Je ne retiens pas de mots. Faire passer un message n’est pas qu’une question de paroles. Cela passe vraiment par la présence de la personne, sa gestuelle. On peut marcher à côté de quelqu’un et être très mal à l’aise. Et marcher à côté de quelqu’un et se sentir rassuré. Ce que je retiens, c’est le chemin de l’hôtel jusqu’à la salle. J’ai marché avec mon coach, peu importe de quoi on parlait, je me sentais bien à ses côtés.

 

Quel est le message qu’il devait faire passer ?
Il m’accompagnait un peu à l’abattoir, donc il fallait qu’il m’accompagne bien ! Pour revenir à l’entreprise, je pense que pour convaincre les gens, il faut être persuadé soi-même qu’on aurait fait la même chose à leur place. Je connais mon coach, je sais qu’il a fait du demi-fond et qu’il s’est donné lui aussi. Le fait de savoir qu’il a vécu la même chose, cela met en confiance.

 

La difficulté apporte-t-elle une saveur particulière à la victoire ?
Complètement. Si l’on vit toujours heureux, on ne s’en rend jamais compte.  En mathématiques, ce n’est pas le sommet ou le pic de la courbe qui compte, mais la pente. Tout dépend d’où elle part. Avant ce 1 000 m, je n’étais vraiment pas bien. Après, j’étais véritablement heureux. Le fait qu’il y ait autant de différences entre l’avant et l’après crée une émotion assez énorme.

 

Diriez-vous que vous aimez vous faire peur ?
Non, pas du tout. Ce n’est pas du tout agréable. C’est une émotion assez particulière. À la perche, si je passais 5.20 m, j’étais sûr d’avoir la médaille d’or. Personnellement, j’aurais préféré que ça se déroule comme ça. J’ai créé un scénario, mais je ne l’ai pas voulu. C’était la première fois que je me mettais autant dans la difficulté.

 

L’adrénaline est-elle un moteur pour se dépasser ?
Auparavant, c’était le principal moteur. J’ai réussi à trouver une concentration beaucoup plus profonde, beaucoup plus sereine, pour faire de bonnes performances sans forcément devoir me transcender tout le temps. La transe ça ne se trouve pas en permanence. Et c’est pour cela que j’arrive désormais à faire, beaucoup plus souvent, des grosses performances.

 

Comment agir pour que le stress ne devienne pas un frein ?
Le stress est une émotion commune. Tout le monde ressent la même chose, même si les degrés d’intensité varient. Mais chaque personne a une manière de l’utiliser, en bon ou en mauvais, qui crée plein de résultats différents.

J’ai toujours tendance à dire que ceux qui subissent la pression font de mauvaises choses. La pression augmente le rythme cardiaque, active la circulation sanguine, rend le système nerveux beaucoup plus acerbe. Si l’on parvient à ne pas la subir, à la contrôler et à s’en servir dans la performance – intellectuelle ou sportive – cela est très bénéfique.

 

Se dire qu’on ne va pas subir la pression est une chose, y parvenir en est une autre. Avez-vous des techniques ?
Des méthodes ? Disons que pour moi, c’est ce qui fait d’un grand sportif un très grand champion. Ce n’est pas dans les bons moments que l’on fait des choses extraordinaires. C’est dans les moments où on ne se sent pas bien et où l’on arrive à se dépasser. Réussir à faire une performance dans toutes les bonnes conditions, c’est bien. Mais le jour où l’on y arrive alors que rien n’est réuni, c’est là que se crée le grand sportif. Je ne réponds pas à la question… (rires)

 

Il n’y a donc pas de techniques duplicables ? Faut-il en conclure que ce sont des qualités intrinsèques ?
C’est très propre à la personne. L’expression est un peu familière mais pour moi il faut avoir du cran, c’est tout ! On a tous cette sensation où l’on commence à sentir son cœur battre, des frissons venir de partout dans notre corps, on sent une sorte de fièvre qui monte en nous et il faut juste réussir à ne pas la subir. Je ne saurais pas expliquer pourquoi durant les heures d’attente je la subis, et pourquoi au moment de mettre le pied sur la ligne de départ je parviens à m’en servir dans la performance.

 

Que se passe-t-il dans votre tête quand au premier essai à la perche, vous ne franchissez pas la barre ?
C’est vraiment difficile. J’ai une grande capacité à me concentrer et à ne pas me laisser d’autre choix que de passer. C’est pour cela que l’on dit souvent que je suis fort au 3e essai. Mais cette fois-ci, ce n’est pas passé. Et là c’est la descente aux enfers.

 

Comment sort-on de cette phase ?
Cela dure 10 minutes. Je me connais. La connaissance de soi-même c’est très important. Je fais ma bonne dépression durant 10 minutes après ça repart.

 

À quel moment faut-il écouter son corps ?
Encore une fois, le plus important est de se connaître. [Durant ces championnats du monde], je savais que j’avais des douleurs dues à la fatigue, et non à quelque chose qui allait casser. Je savais que je pouvais sauter en hauteur avec une énorme douleur au genou parce que ce n’était dû qu’à la fatigue. Aujourd’hui, deux jours après, je n’ai plus du tout mal, tout simplement.

 

En heptathlon ou décathlon, on se doit d’être bon partout. Comment fait-on pour ne pas se disperser ?
C’est très intéressant pour moi de travailler dix épreuves au lieu d’une. On travaille à peu près tout au même niveau, à part le sprint qui est à la base de toutes les épreuves. On ne peut pas être aussi bon que les meilleurs dans chaque discipline, mais la méthode la plus efficace pour progresser est d’aller voir les spécialistes directement. Aller demander des conseils et surtout regarder sauter les meilleurs, cela fait prendre des raccourcis qui sont pour moi essentiels. Car toute une vie ce n’est pas assez pour apprendre les dix épreuves du décathlon.
On ne peut pas travailler dix fois plus qu’un autre, on serait toujours blessé. D’ailleurs, les décathloniens le sont souvent à cause de cela. Je suis un peu épargné car j’ai trouvé une manière de travailler qui fonctionne. On se situe vraiment sur de la qualité et moins sur la quantité. Il faut être concentré sur chaque essai.

 

Comment les cadres, à qui l’on demande de plus en plus de choses et de polyvalence, peuvent-ils transposer ces méthodes ?
Si j’étais chef d’entreprise, je dirais à mes employés que je me moque qu’ils ne travaillent pas longtemps, tant que le résultat est là. C’est vraiment ça qui compte dans le décathlon. Parfois j’ai l’impression de faire trois essais au poids durant un entraînement qui m’auront servi beaucoup plus que les soixante répétitions que j’avais faites le mois d’avant.
Maintenant, dès que je sens que je suis un peu moins bien, je travaille sur l’essentiel. Il faut être le plus efficace possible, en moins de temps possible car le temps c’est de la fatigue !

 

L’échec vous fait-il peur ?
Je sais que je ne suis pas mauvais perdant. Si j’avais fait médaille d’argent, je serais allé dans les bras du Canadien (Damian Warner) et je l’aurais félicité. Ce qui m’effraie, c’est que les autres, mes proches, aient peur que je prenne cela mal.

Tout le monde commence à prendre l’habitude que je gagne. Même si finalement j’ai décroché l’or, je pense que ce week-end, cela s’est vu que j’étais humain et que je pouvais perdre. J’ai envie que cela reste comme ça et qu’à chaque fois que je fais une médaille, ce soit un exploit. Parce que c’en est un !

 

Quel métier auriez-vous fait si vous n’aviez pas eu cette carrière sportive ?
Il y avait énormément de métiers qui me faisaient rêver, j’ai toujours penché vers le domaine scientifique. Je suis très matheux. J’aurais aimé être astronome. J’ai du mal avec l’autorité ! J’ai créé ma société, je me vois bien développer ma start-up (société DKM, ndlr).

 

C’est quelque chose que vous avez anticipé ?
Oui, d’ailleurs cela va sortir très bientôt. Je vais créer des événements pour que les novices découvrent le décathlon (le 1er aura lieu en août à Saint-Jean-de-Monts en Vendée, ndlr) et je vais essayer de développer plein d’autres choses dans le futur.

 

Vous dites que vous avez du mal avec l’autorité. N’est-elle pas présente dans le sport ?
On a toujours l’image du coach qui crie sur ses athlètes mais ce n’est pas du tout ça de mon côté. J’ai plus l’impression que c’est l’athlète le chef d’entreprise. Il engage des personnes dont il sait qu’ils vont faire parfaitement le boulot à sa place. Ainsi, lui pourra gérer autre chose et petit à petit l’entreprise va grossir. Dans mon cas, ce n’est pas l’entreprise qui grossit, ce sont mes performances qui augmentent. Il faut que je choisisse avec une grande attention mon entourage. Mon entraîneur, mon préparateur physique, mon attachée de presse, mon avocate, j’ai vraiment fait une importante recherche pour les trouver. J’ai mis longtemps à construire l’entourage qui allait être le bon. Je l’ai tellement bien trouvé que je me sens capable de ne faire que de l’athlétisme maintenant, et de laisser les autres gérer tout le reste. Mon entraîneur, qu’on pourrait voir comme l’associé, gère tout mon emploi du temps d’athlète. Mon préparateur physique gère toutes mes compétitions et je n’ai plus qu’à me dépenser sur le terrain !

Kevin Mayer en quelques dates

1992 : Naissance à Argenteuil
2010 : Champion du monde junior de décathlon
2016 : Médaille d’argent du décathlon aux JO de Rio
2017 : Champion du monde de décathlon, à Londres
3 mars 2018 : Champion du monde en salle d’heptathlon, à Birmingham

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Aline Gérard
Rédactrice en chef de Courrier cadres


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