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Armel Le Cléac’h : “Quand la ligne d’arrivée n’est pas franchie, il peut se passer n’importe quoi”

, par Aline Gérard

Peu de temps avant sa malheureuse aventure lors de la Route Du Rhum, Armel Le Cléac’h nous avait accordé une interview, dans laquelle il parlait de sa gestion de l’imprévu, et de ses prises de décision… Des propos inspirants, toujours d’actualité.

 
03/11/18 : Surnommé le Chacal, pour sa pugnacité, Armel Le Cléac’h – à moins d’un nouveau rebondissement ! – prendra le départ de la Route du Rhum le 4 novembre. Et ce malgré le chavirage de son bateau en Méditerranée il y a quelques mois, qui a entraîné une préparation chamboulée. Gérer l’imprévu, savoir rester lucide et prendre des décisions seul ou en équipe, même dans l’adversité, font partie de son quotidien.

 

Dans votre ouvrage, Le Prix de la Victoire, vous ouvrez sur le chavirage du Foncia, lors de la Transat Jacques Vabre en 2005. Vous décrivez votre angoisse pour votre coéquipier Damian Foxall, blessé et en mauvaise posture. Que se passe-t-il dans votre tête à ce moment-là ?

Chavirer dans le Golfe de Gascogne, par force 10, avec des creux de 5-6 mètres, en pleine nuit, c’est un moment où il y a d’abord un instinct de survie. Après, il s’agit de récupérer son équipier. Je ne le voyais pas réapparaître, ce sont des secondes interminables. D’une compétition, où l’on est en train de pratiquer un sport, on bascule dans une situation où l’on va peut-être mourir. Cela remet un peu les choses en place, les priorités de vie.

Cela a été un moment difficile mais quelque part un tournant dans ma carrière. Derrière, il a fallu prendre des décisions importantes.

 

Vous refusez alors d’aligner le trimaran au départ de la Route du Rhum, alors que votre sponsor pose cette condition pour vous suivre sur le Vendée Globe de 2004. Dire non, c’est prendre à risque. Celui notamment de ne pas être compris…

Je ne voulais pas mentir, aller à l’encontre de mes valeurs. Quand on est marin, il faut accepter les risques mais définir ceux que l’on veut bien prendre. Quand on se rend compte que l’on a fait tout ce qu’il fallait et que malgré cela, les conditions ne sont pas réunies pour gérer la sécurité, il faut faire un choix. Je savais que je n’allais pas être engagé à 200 %. Et même s’il y a eu des critiques, il y a eu aussi beaucoup de soutien de la part de ceux qui m’accompagnent. Quelques années après, ils ont comme moi compris que c’était le choix qu’il fallait faire.

 

Lors du Vendée Globe de 2009, vous détournez votre route avec Vincent Riou pour porter secours à Jean Le Cam. Comment garde-t-on son sang-froid pour faire les bons choix, quand la vie d’un autre tient à si peu ?

Nous avions une préparation, une formation sur la sécurité en mer qui est obligatoire quand on prend le départ de ces grandes courses. La préparation en amont est primordiale. Sur l’eau, nous avions cette chance, dans notre situation compliquée, d’être deux. Nous nous sommes appelés avant d’arriver sur zone. Nous avons essayé de nous organiser entre nous, pour pallier tous les scénarios. Nous ne savions pas comment nous allions récupérer le bateau, si nous allions retrouver le marin vivant ou non, à bord ou pas… Ensuite, nous nous sommes adaptés à l’environnement dans lequel nous étions : la nuit allait tomber, la mer était plus formée que ce que l’on pensait. Il a fallu à un moment savoir prendre des décisions. C’est important de savoir trancher et s’engager dans une action, même si ce n’est pas forcément la plus optimale. Mais il faut y aller, parce que le temps tourne. Que la décision soit bonne ou moins bonne, on avance.

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Votre duel avec François Gabart lors du Vendée Globe 2012 restera dans les annales. À l’arrivée, vous terminez deuxième, mais le précédent record détenu par Michel Desjoyaux est battu de plus de 6 jours. Avoir un challenger est donc capital ?

La confrontation avec ses pairs, avec ceux qui bataillent pour la même place, cela nous fait dépasser nos limites. Nous étions quasiment à vue sur le parcours alors que nous étions partis depuis déjà un ou deux mois, nous nous sommes relayés en tête de course quasiment jusqu’au Cap Horn. C’était celui qui allait craquer en dernier qui remporterait la victoire. Nous nous disions chacun sur notre bateau, que l’autre devait souffrir aussi. Il n’y avait pas de pause car en face quelqu’un nous remettait sans cesse de la pression. Même s’il y avait pour moi la déception de ne pas gagner (je finis à 3 heures derrière François après 78 jours de course), le résultat c’est que la compétition en elle-même a été magnifique.

 

Après avoir fini deuxième en 2008 et en 2012, vous prenez le départ du Vendée Globe 2016, avec l’image du Poulidor de la Voile. L’avez-vous vécu comme une malédiction ?

Je n’ai jamais pris ça comme une malédiction. Pour moi, l’histoire n’est pas celle-là.

Je finis deuxième en 2008 un peu par chance ou par réussite, parce qu’il y a beaucoup d’abandons devant moi. Je n’y allais pas pour jouer le podium au départ mais pour apprendre et finir le Vendée Globe. Quatre ans après, je prends cette deuxième place à couteaux tirés avec François Gabart. C’est pour cela qu’en 2016, je sais que je suis capable de tenir ce rythme, de jouer aux avant-postes.

Avec mon équipe, nous avons tiré des enseignements de cette expérience. Nous nous sommes rendu compte qu’on avait tous à progresser. Pendant quatre ans, nous avons travaillé sur plein de petits détails, nous avons construit un nouveau bateau. Quand j’arrive au départ en 2016, je viens pour gagner. Bien sûr, il peut se passer beaucoup de choses durant la course, mais je pars avec le sentiment d’être confiant dans ma préparation. Nous nous étions donné les moyens pour réussir et progresser par rapport à la course précédente.

 

Pourtant au départ, vous pensiez ne pas avoir commis d’erreurs. En creusant, il y avait finalement des choses sur lesquelles progresser…

Complètement. Au début, on ne les voit pas car on est pris par l’euphorie de l’arrivée, puis par la déception. On se dit qu’on n’a pas eu de chance. Il faut prendre le problème différemment. Il faut accepter la défaite. Si François a gagné, c’est qu’il était meilleur que moi. Comment mon équipe et moi, pouvions-nous être meilleurs ? C’est l’une des satisfactions de notre arrivée, la victoire que nous avons eue ensemble. Nos adversaires ont soulevé que le team Banque Populaire était allé plus loin dans les détails et cela nous a fait plaisir.

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On vous surnomme le Chacal parce que vous ne lâchez jamais. Est-ce le secret ?

Bien sûr. La voile est un sport dans lequel il y a tellement de paramètres que c’est un jeu d’échecs permanent. On joue avec la mer, la météo, le bateau, le marin et tout ce qu’il y a autour d’inattendu. Ce qui fait que tant que la ligne d’arrivée n’est pas franchie, il peut se passer n’importe quoi.

 

Ces courses en solitaire reposent sur un travail d’équipe. Quel type de leader êtes-vous ?

Le team Banque Populaire est une filiale de BPCE qui existe depuis maintenant une vingtaine d’années. C’est un cas un peu particulier dans la course au large. J’ai intégré cette équipe il y a 7 ans, j’ai été choisi parmi d’autres skippers, avec des entretiens, un regard sur mon palmarès, comme pour une offre d’embauche. On travaille avec une quinzaine de personnes. Il y a un directeur d’équipe qui est là pour les manager afin que tout se coordonne bien.

Je suis finalement le pilote de cette écurie, un peu comme en Formule 1. Je suis le chef, le responsable quand le bateau navigue mais à terre j’ai plus une casquette d’accompagnateur de mon équipe. Il ne s’agit pas forcément de la diriger mais plutôt de donner les solutions que j’aimerais que l’on trouve. Après c’est à eux de proposer des choses. Et là, il y a beaucoup d’échanges et de communication. Ils sont tous des experts dans un domaine différent donc j’écoute énormément. Ils apportent des solutions intéressantes et arrive un moment où il faut prendre des décisions ensemble. Alors on tranche. En sachant qu’on a un rétro-planning à respecter pour être prêts le jour J.

 

Diriez-vous qu’il faut leur faire une confiance aveugle pour avancer ?

Ce n’est pas une confiance aveugle, mais quand je prends le départ d’une course, j’ai confiance dans la préparation du bateau qui a été faite par mon équipe. On n’a peut-être pas fait tout ce qu’il fallait pour que le bateau soit 100 % prêt, mais on a fait ce que l’on voulait faire pour être sur la ligne le jour du départ.

Après, il ne faut pas avoir de regrets en mer. Il faut accepter. C’est une confiance mutuelle, comme eux me font confiance dans la façon dont je vais prendre mes décisions en mer. Ils pourraient très bien critiquer la stratégie que je vais prendre sur l’eau. Quelque part à la fin on juge le résultat.

 

Pendant la course de 2016, vous découvrez justement que les hooks* sont sous-dimensionnés, que tout peut lâcher à tout instant… Comment passe-t-on outre la frustration ?

Bien sûr que sur le moment il est difficile d’accepter ce que l’on vit. On se demande pourquoi il y a ce défaut de fabrication. Mais on essaie de trouver une solution avec l’équipe car nous avons droit à une assistance technique. Il faut avancer. J’étais en tête, au milieu du Pacifique, j’avais 1 000 km d’avance sur le deuxième. J’étais loin d’avoir perdu la course, même s’il se passait un événement majeur qui pouvait la faire basculer.

On n’accepte pas en quelques minutes, il a fallu que je me fasse un peu violence. Et puis on trouve des réglages, une autre façon d’utiliser les pièces, on se rend compte que ça marche et on reprend confiance.

Nous n’avons pas communiqué sur notre avarie. Quand on est en solitaire où le mental est très important, savoir qu’un adversaire a un problème technique ou est fatigué, cela peut aider, cela motive.

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Il faut faire bonne figure et agir…

Oui. Et à la fin on explique ce que l’on a vécu. La voile est un jeu d’échecs, il y a aussi un peu d’intox comme au poker. Il faut savoir ne pas dévoiler toute sa stratégie.

 

Pour le Vendée 2016, vous décidez de construire un nouveau bateau, et mettre des foils sur un Imoca 60. Ce saut dans l’inconnu a-t-il été facile à faire ?

Non, parce que c’était un choix audacieux. Sur le moment quand les architectes l’ont proposé, cela nous a paru insensé. Et à force d’argumentation, de chiffres, cette possibilité est devenue réelle. Nous savions que d’autres équipes pouvaient travailler là-dessus. Si nous ne le faisions pas, cela pouvait nous faire perdre. (…) La suite nous a donné raison. Les quatre premiers bateaux du Vendée Globe étaient équipés de foils.

 

Quel rôle joue le sommeil dans la prise de décision ?

Le risque quand on ne dort pas, c’est de se retrouver dans la zone rouge où l’on perd la lucidité. On va perdre de la concentration et c’est là que l’on va commencer à faire des erreurs sur la stratégie, sur les manœuvres. On peut se mettre réellement en danger.

L’erreur que l’on commet souvent au début c’est de se dire que l’on va tenir encore un peu, pour gagner 200 mètres. Mais c’est quelque chose que l’on va payer très cher ensuite. Il faut savoir accepter d’aller dormir, même quand tout va bien, que les conditions sont bonnes et qu’on voudrait en profiter. Parce que dans quelques jours, quelques heures, il faudra être vigilant.

 

C’est quelque chose que les cadres pris dans un projet peuvent appliquer…

Bien sûr. Il faut imaginer tout scénario possible. Et c’est aussi dans ces moments où l’entreprise va bien, où tout est bien réglé et qu’on est en tête de course, qu’il faut aller vérifier tout le matériel, aller se reposer, etc. Continuer à entretenir le bateau et le marin pour garder ce niveau de performance pour la suite !

 

Prochain défi la Route du rhum, après le rendez-vous manqué de 2014. Dans quel état d’esprit êtes-vous ?

Ce que j’ai vécu m’a permis de grandir, d’apprendre, de me forger une expérience, de savoir aussi prendre du recul sur les choses. J’ai mis 10 ans à remporter le Vendée Globe. Je me dis que rien n’est impossible quand on persévère, quand on a envie et qu’on travaille. C’est ce qu’on va essayer de faire sur la Route du Rhum.

 

Le bateau a chaviré à 8 mois du départ. Comment fait-on pour ne pas abandonner ?

Il a d’abord fallu nous sauver, puis récupérer le bateau. Dans ces moments, il y a toute une ligne qui se met en place avec une solidarité, des gens qui nous aident. On se dit très vite qu’on ne peut pas lâcher, qu’on ne peut pas abandonner le navire comme ça. Il faut montrer que l’on peut répondre présent mentalement, physiquement.

C’est un nouveau défi. Tout ce que nous faisons avec mon équipe, depuis des années, à chaque fois ce sont des montagnes à gravir. Pour la Route du Rhum, nous avions une montagne devant nous, avec une voie relativement accessible. Là nous allons plutôt passer par une face Nord, un peu plus compliquée. Mais nous pouvons y arriver. Tout est possible, il faut y croire et nous travaillons pour ça.

 

Quel sera le prochain projet ?

Je ne retournerai pas sur le Vendée Globe car je l’ai fait trois fois. C’était dix ans de vie, avec cette victoire au bout qui était vraiment une belle page. Aujourd’hui, on navigue sur un tout autre bateau, un grand trimaran, un ultime, un bateau qui vole ! On a changé de catégorie, on va partir sur un tour du monde en solitaire l’année prochaine qui sera un Vendée Globe puissance 10. Si cela se passe bien, on le fera en moins de 50 jours, on est dans une autre dimension.

 

* Système permettant de hisser une voile et de la bloquer.

 

 

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Aline Gérard
Rédactrice en chef de Courrier cadres


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