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La coopération féminine: mythe ou réalité ?

, par La Rédaction

Et si la prétendue solidarité féminine s’arrêtait là où commence le plafond de verre ? Les pionnières, celles qui ont réussi à gravir les échelons sans aucune mesure d’incitation étatique ou autre, ne jouent pas forcément la carte de la coopération avec les générations suivantes. Preuve s’il en est que les femmes sont des hommes comme les autres…

Est-ce que les femmes leaders aident réellement les autres femmes dans le développement de leurs carrières ? La question de la coopération féminine est un vaste sujet qui divise les femmes. La célèbre phrase de Madeleine Albright synthétise à elle seule la problématique : “There is a special place in hell reserved for women who don’t help other women”*. Pourquoi les femmes seraient-elles peu enclines à la coopération dans la sphère professionnelle ? Pourquoi se plaignent-elles du manque de coopération de leurs consœurs, quitte à affirmer que certaines sont “pires” que les hommes ? Qu’elles soient jeunes professionnelles, cadres, chefs d’entreprise issues du secteur privé ou public, beaucoup expriment ce regret à l’encontre de ces femmes qui ne partagent ni leurs succès ni leurs réseaux, pas plus que leurs trucs et astuces pour naviguer de manière stratégique dans leur environnement et s’élever dans la hiérarchie – alors même que les hommes le font, en-deçà de toute appréciation individuelle. Ce constat en demi-teinte inspire plusieurs axes de réflexion.

Le syndrome des pionnières
Les femmes qui sont arrivées à des positions de leaders et de management exposées se sont fortement battues, quitte à surjouer les codes masculins dominants et à se sur-conformer à des modes de leadership et de gouvernance qui laissaient peu de place à l’innovation et à la différence – non générique entre homme et femme – mais à une différence individuelle due à l’acceptation d’une vision non consensuelle et non clonée. Ces femmes-là étaient seules et ne bénéficiaient pas du seuil normatif des 30 % qui fait passer d’une catégorie sous-représentée et minoritaire, à un membre appartenant à un ensemble dit mixte. Si ces femmes leaders ne jouent pas nécessairement la carte de la solidarité de genre avec les autres femmes, cela s’explique parce qu’elles ont dû, en partie, s’arracher à leur propre genre social et s’éloigner des stéréotypes liés à la représentation de celui-ci dans le champ professionnel pour atteindre des top positions. C’est le syndrome des pionnières qui font de ces femmes des figures uniques. Lorsqu’on est sous-représenté dans un groupe, on est seul et l’unique façon de réussir à ne pas être une victime, un ovni, une curiosité anthropologique, est de s’adapter, au sens darwinien du terme, ne pouvant pas se reposer sur la seule force du nombre parmi ses pairs. Ces premiers rôles-modèles féminins ne sont pas forcément ceux qui permettaient à une majorité de femmes de se projeter aisément dans les strates supérieures des organisations. Combien d’entre elles ont dit : “Si c’est pour être comme elle je n’y vais pas”. D’autres encore pensent que ces femmes préfèrent rester l’unique à être parvenu à des niveaux hiérarchiques élevés. Quelles que soient les critiques adressées à ces pionnières, ces femmes ont eu le courage et le mérite de briser les premiers plafonds de verre pour ouvrir la voie et nous ne pouvons que leur en être reconnaissantes.
Les femmes sont des hommes comme les autres, c’est-à-dire des êtres humains soumis à un même spectre émotionnel et comportemental, et il serait inexact de penser que, parce qu’elles sont des femmes, elles seraient plus bienveillantes et élimineraient toute dimension de compétition envers leurs consœurs. Il s’agit là d’une vision idyllique qui émerge en calque de ce que les hommes donnent à observer comme comportements avec les autres hommes dans la sphère professionnelle, à savoir pratique des réseaux, des alliances et de la cooptation ; bref tout un savoir-être politique qui s’inscrit dans l’art du faire-savoir et qui repose sur une expérience et une habilité multiséculaires.

Toute éducation est une programmation
Hommes et femmes ne viennent pas de la même culture – au-delà de leur appartenance au genre humain. Ils n’ont pas la même éducation, et les attentes à leurs égards ne sont pas identiques en fonction de la construction sociale, politique et culturelle des genres masculin et féminin. Toute éducation est une programmation. Dans la sphère professionnelle, les femmes ont à faire face à une triple compétition : compétition naturelle entre les individus basée sur l’expérience, l’acquisition de compétences, l’adaptation, les réseaux et la gestion des incertitudes et des risques. Compétition liée au genre – genre masculin versus genre féminin – exercée essentiellement par des hommes qui résistent à accorder aux femmes la même valeur universelle qu’aux hommes. Et une nouvelle sorte à laquelle les femmes font face : une compétition intra-générique – entre elles – à laquelle elles ne sont pas encore habituées dans le monde du travail. Selon une étude de l’Insee, la présence des femmes sur le marché du travail progresse : le taux d’activité des femmes de 15 à 64 ans s’est accru au fil des années, passant de 58 % en 1990 à 67 % en 2013. Dans l’ère post-industrielle et particulièrement après les années qui ont suivi la deuxième guerre mondiale, les femmes sont entrées dans un marché du travail visible avec rémunération et sont aujourd’hui plus diplômées que les hommes. Celles qui entraient dans des organisations faites par les hommes pour les hommes – en termes de temps de vie et de mode de gouvernance – se sont adaptées à des maisons dont elles n’ont pas été les architectes. Les hommes ont créé depuis longtemps la culture du “club”, de l’intra-genre. Aujourd’hui, les femmes se regroupent de plus en plus en réseaux – internes, externes, internationaux. Les femmes apprennent à faire communauté, à se rendre visibles et à sortir de leur isolement. Dans ces lieux qui sont une chance, elles échangent librement sur la double compétition naturelle et de genre, leurs difficultés, leur impact économique, les stéréotypes qui ont la vie dure, les résistances, la négociation avec l’entourage intime et familial, leurs expériences et les solutions trouvées. Elles apprennent progressivement à se considérer réciproquement comme des partenaires professionnels pour vivre autrement cette compétition qui n’a pas encore dit son nom – la compétition entre femmes dans le milieu professionnel. Elles apprennent à s’aider autrement que dans la sphère du privé et de l’intime.

* “Il existe une place spécial en enfer pour les femmes qui n’aident pas les autres femmes.”

La Rédaction


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