Management Sabrina Tanquerel, professeur de management des ressources humaines au sein de l'EM Normandie. (Crédit photo : Alexis Chezière).

Sabrina Tanquerel, professeur de management des ressources humaines au sein de l'EM Normandie. (Crédit photo : Alexis Chezière).

Bien-être en entreprise : mièvrerie ou véritable réflexion stratégique ?

, par La Rédaction

Le bien-être en entreprise, longtemps considéré comme un sujet mièvre ou privé, peut faire l’objet d’une véritable réflexion stratégique permettant de concilier responsabilité sociale des entreprises et performance économique. Un changement de paradigme validé par la “science du bonheur”, inspirante pour les organisations qui souhaitent réenchanter le travail. Par Sabrina Tanquerel, professeur de management des ressources humaines au sein de l’EM Normandie.

 

La science du bonheur à la disposition des entreprises

Après la prévention du stress et des risques psychosociaux des années 1990, la promotion de l’équilibre entre vie professionnelle et vie personnelle des années 2000, la décennie 2010 semblerait être celle du bien-être et du bonheur au travail. Les nombreux débats agitant l’actualité managériale et la multitude d’études scientifiques – principalement anglo-saxonnes – publiées sur le sujet montrent l’intérêt croissant suscité par cette question. Certes, pour certains, le bien-être au travail appartiendrait au monde des “Bisounours”. Néanmoins, le propos est très malin : il existe une science du bonheur, portée par des chercheurs en psychologie et en neurosciences notamment, alors pourquoi ne pas la mettre à la disposition des entreprises?

 

Un concept multidimensionnel

Le bien-être désigne “un état psychologique résultant d’un rapport positif aux autres, à soi, aux temps et à l’environnement physique de travail” (Biétry & Creusier, 2013), nous rappelant ainsi la double dimensionnalité du bien-être, un concept enraciné dans les études en psychologie positive. Selon les recherches, le bien-être se compose d’une dimension hédonique, qui pose la maximisation du plaisir comme but fondamental de la vie ; et d’une dimension eudémonique, qui envisage le bien-être au travers de la réalisation de soi et de son plein potentiel. Cette dernière dimension s’inspire de la conception classique d’Aristote, le père de l’eudemonia : les individus les plus heureux sont ceux qui sont le plus en accord avec leur “daïmon”, leur “vrai-soi”.

 

Des effets démontrés

Toutes les recherches scientifiques indiquent que plus un employé est heureux, plus il est efficace dans son travail. Une étude conduite en 2014 par le département d’économie de l’Université de Warwick (Royaume-Uni) démontre que le fait d’être heureux augmenterait la productivité de près de 12 %. Toutefois, la qualité de vie au travail reste encore trop souvent un levier négligé par les entreprises, qui le voient comme une notion antinomique avec la compétitivité. En 2008, l’Ifop révélait que seules 35 % des entreprises considéraient réellement la qualité de vie au travail comme un levier de compétitivité et seraient prêtes à agir significativement sur ce thème.

 

Pour en finir avec les idées reçues : le bien-être c’est l’effort

Il s’agit d’un concept encore largement envisagé comme une mièvrerie, or le bonheur n’est pas oisiveté… C’est ce que nous montrent les études du scientifique Mihály Csíkszentmihályi, théoricien du “flow”, en référence aux moments de bien-être intense, que l’on peut vivre dans son activité professionnelle. “Pour vivre le flow, l’individu doit fournir un effort de concentration, de persévérance. La personne est active dans la réalisation du flow. Il se manifeste quand l’on perçoit l’adéquation entre les compétences mobilisées et le défi à réaliser” (Demontrond et Gaudreau, 2008). Dans le monde sportif, trois situations principales définissent le flow. Elles concernent d’abord l’adéquation entre les compétences et le défi à relever, ensuite, l’absorption, et enfin la concentration, l’automatisation, le plaisir et la sensation d’équilibre. “Le bien-être au travail est donc un processus qu’il convient d’opérationnaliser” (Barthod-Prothade, 2012, p.126-127). Les personnes se sentent bien quand elles ont des défis à relever ! En effet, elles mobilisent alors leurs compétences et un fort niveau de concentration. Elles ont le sentiment de créativité et de satisfaction. Le bonheur, ce n’est pas être détendu ni être joyeux, content et sourire tout le temps… être heureux c’est décider de conduire nos vies de la manière la plus riche et épanouissante possible. C’est apprendre à générer et apprécier le bon côté de la vie et acquérir une certaine flexibilité émotionnelle pour être à même de réguler les mauvaises passes… (Vanessa Buote) et ça c’est du travail !

 

La responsabilité de l’entreprise en la matière ?

Toutefois, la dynamique d’efforts dans laquelle l’individu s’engage ne doit pas faire oublier la responsabilité de l’entreprise en matière de bien-être et de bonheur. L’individu n’est pas un être isolé, il s’inscrit dans un collectif de travail, un environnement social. La dimension collective du bien-être au travail est essentielle. Les stratégies individuelles doivent être nécessairement complétées par des stratégies collectives de mobilisation des différentes composantes du bien-être. La notion de “bonheur au travail” devient centrale dans les débats d’experts en management d’entreprise. Nous ne pouvons que nous en réjouir. Car derrière cette idée séduisante qui paraît superflue pour certains en ces temps de crise, se trouve incontestablement une réponse à l’impérieuse nécessité de trouver de nouveaux ressorts de développement dans un monde globalisé, incertain et en quête de réenchantement. Le monde du travail change d’ère… une bouffée d’air pour le management, qui doit résolument penser à se renouveler.

La Rédaction


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